Contes, nouvelles, fables et féeries

Dimanche 4 octobre 2009

Selma Lagerlöf (1858-1940) fut la première femme honorée du Prix Nobel de Littérature (1909). Auteur suédois, son œuvre la plus connue n’est autre que Le Merveilleux Voyage de Nils Holgersson à travers la Suède. Peut-être certains d’entre vous se souviendront mieux de l’adaptation en dessin animé japonais « Nils Holgersson », réalisé dans les années 80 par Hisayuki TORIUMI (le petit enfant sur le dos d’un jar qui accompagne les oies sauvages dans leur migration à travers la Suède jusqu'en Laponie, c’est Nils).

Une grande dame de la littérature que j’avais envie de découvrir depuis pas mal de temps, raison pour laquelle je n’ai pas hésité longtemps à me procurer l’excellent conte « L’anneau maudit » lorsque l’occasion s’est présentée.



Ce court récit fantastique nous plonge dans la Suède de roi batailleur Charles XII, plus précisément dans la région du Värmlan, région natale de Selma Lagerlöf qui connaît bien son histoire et les légendes qui la nourrissent.

Le roi Charles XII décide d’offrir, en reconnaissance des loyaux services de son fidèle officier, un anneau d’Or et d’Agathe au général Bengt Löwensköld. Le général Bengt Löwensköld en sera si honoré qu’il exigera d’être enterré, à sa mort, l’anneau au doigt. De quoi attirer malheureusement quelques convoitises…

Selma Lagerlöf reprend à son compte le mythe de l’anneau maudit qui passera de main en main avec tous les accidents, calamités et souffrances qui s’en suivront, feu Bengt Löwensköld ou plutôt son fantôme ne pouvant retrouver le repos qu’au jour où il récupérera l’anneau au doigt.

La lecture de ce court récit suffit à comprendre pourquoi Selma Lagerlöf est un grand écrivain : dès la lecture des premières phrases, vous êtes transportés dans les temps anciens d’une région lointaine avec le sentiment d’écouter l’histoire d’un conte au coin d’un feu de cheminée. Une grande conteuse que Selma Lagerlöf, qui nous livre avec des mots simples mais si convaincants un petit bijou qui mérite vraiment le détour !


Le début du récit :

« La peur » : je sais bien qu’autrefois beaucoup de personnes semblaient ignorer le sens de ce mot. J’ai entendu dire que bien des gens aimaient à se promener sur la glace tout juste formée de la nuit et ne connaissaient pas de plus grand plaisir que de conduire un traîneau mené par des chevaux à un train d’enfer. Certains même ne craignaient point de jouer aux cartes avec le sergent Ahlegård, bien qu’il fût de notoriété publique que son adresse au jeu lui faisait toujours gagner la partie. Je connais aussi quelques gaillards intrépides qui n’avaient pas peur d’entreprendre un voyage un vendredi ou bien de se mettre à table quand le couvert était mis pour treize personnes. Mais je me demande si un seul d’entre eux aurait eu le courage de passer à son doigt l’anneau maudit qui avait appartenu au vieux général Löwensköld, de Hedeby.


L'anneau maudit de Selma Lagerlöf, traduit du suédois par Michel Praneuf, Editions Actes Sud, Collection Lettres scandinaves, ISBN 274276500X, 11/2006, 127 pages




Par Sentinelle
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Samedi 29 août 2009

Edimbourg, 1874. Jack naît le jour le plus froid du monde et son cœur en reste gelé. Mi-sorcière mi-chaman, la sage-femme qui aide à. l'accouchement parvient à sauver le nourrisson en remplaçant le cœur défectueux par une horloge. Cette prothèse fonctionne et Jack vivra, à condition d'éviter toute charge émotionnelle : pas de colère donc, et surtout, surtout, pas d'état amoureux. Mais le regard de braise d'une petite chanteuse de rue mettra le cœur de fortune de notre héros à rude épreuve prêt à tout pour la retrouver, Jack se lance tel Don Quichotte dans une quête amoureuse qui le mènera des lochs écossais jusqu'aux arcades de Grenade et lui fera connaître les délices de l'amour comme sa cruauté. Conte désuéto-moderne mâtiné de western-spaghetti, La Mécanique du Cœur vibre d'une rugueuse force poétique où l'humour est toujours présent. Mathias Malzieu soumet aux grands enfants que nous sommes une réflexion très personnelle sur la passion amoureuse et le rejet de la différence, donnant naissance à un petit frère de Pinocchio qui aurait fait un tour chez les Freaks de Todd Browning.


Mon billet sera très court mais ira à l’essentiel : quel délicieux roman !

Truffé de poésies et de fantaisies, ce conte pour adultes ne pourra que ravir les lecteurs ayant gardé leur âme d’enfant. Il y a du Tim Burton dans ce Mathias Malzieu là, le récit lorgnant plus du côté gothique et mélancolique que du conte de fée.  Un vrai bonheur de lecture que je conseille vivement aux lecteurs qui aiment se laisser porter par leur imaginaire, d’autant plus qu’il est paru depuis quelques mois en format poche, alors pourquoi s’en priver encore ?  


La mécanique du coeur de Mathias Malzieu, Editions Flammarion, 10/2007, 177 pages

Existe également au format Poche dans la collection J’ai lu Roman, 03/2009, 155 pages

Par Sentinelle
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Lundi 25 mai 2009




Toute amitié est un drame inapparent, une suite de blessures subtiles.

Emil Cioran - De l’inconvénient d’être né

                    Cité en exergue de la nouvelle L'Autre côté du Quai.

 



 



Le recueil de nouvelles Pétales nous entraîne dans six nouvelles aussi étranges et inquiétantes les unes que les autres : Ptôse ou l’histoire d’un photographe fasciné par les paupières des femmes - Transpersienne ou l’histoire d’une femme spectatrice d’une scène d'onanisme chez son voisin d’en face -  Bonsaï  ou l’histoire d’un homme qui découvre dans un jardin botanique sa vraie nature de cactus - L'Autre côté du Quai ou la recherche de la vraie solitude – Pétales ou l’histoire d’un chasseur d'odeurs qui traque sa Fleur dans les toilettes pour dames et enfin Bézoard ou l’histoire d’une femme atteinte de trichotillomanie qui tombe amoureuse d’un homme lui-même atteint de manies. 

Comme vous pouvez le constater, ce court recueil de nouvelles explore les zones d’ombres et les frontières fragiles de l’anormalité : voyeurisme, trouble obsessionnel compulsif, manie, fétichisme, l’auteur Guadalupe Nettel nous entraîne dans le monde étrange de l’obsession et de la perversité par petites touches, donnant à ces récits une tonalité empreinte d’étrangetés suscitant un certain malaise chez le lecteur. La première nouvelle Ptôse m’a d’ailleurs terriblement fait penser au court récit L’annulaire de Yôko Ogawa.


Une manière poétique d’aborder certaines déviances psychologiques, que ce soit en approchant la perversité, les névroses ou certains états proches de la dépersonnalisation. Nous sommes loin des classifications psychiatriques froides et sans nuances des comportements déviants : Guadalupe Nettel lève le voile sur cette part de monstruosité qui est en nous et qui nous concerne tous, tant la frontière peut parfois être mince entre le normal et le pathologique, d'où ce sentiment de malaises, de troubles et de gênes à la lecture.


Une belle réussite et un auteur à suivre, sans aucun doute !


Guadalupe Nettel est née à Mexico en 1973. Elle collabore à différentes revues et suppléments littéraires et est l'auteur de deux recueils de nouvelles : Les Jours fossiles (L'Eclose, 2002) et Pétales (Actes Sud, 2009), ainsi que du roman L'Hôte (Actes Sud, 2006). Pétales a obtenu au Mexique les prix Gilberto Owen et Antonin Artaud.

 

Quelques avis trouvés sur les blogs littéraires : BMR, Virginie, Leiloona, Isa  et Fashion.

Par Sentinelle
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Jeudi 14 mai 2009

Dans les années 1930, un couple de Japonais s'installe à Batavia et occupe une modeste maison dont il partage le jardin avec deux autochtones, Eurasiennes désoeuvrées et cancanières. Dans ce jardin, une plante immense aux bras tendus vers le ciel semble déplaire à la jeune femme : raide et agressive, cet aloès lui fait regretter l'élégance des pivoines odorantes de son pays natal. Derrière la haie, les voisines épient Mme Yamada à longueur de journée, interprètent les mystères de son comportement. Mais lorsqu'elle sera en danger tout près de l'aloès, les deux commères assisteront sans comprendre à un drame qui les dépasse... Ecrites depuis 1948, les sept nouvelles rassemblées ici par l'auteur illustrent parfaitement la thématique de l'ensemble de son oeuvre. Elles abordent ainsi le thème du secret, ou de l'empathie avec un passé dont la présence peut être étrangement ressentie, et parfois envahir notre imaginaire.

Raffinement, solidité de l'écriture : marque indélébile d'un auteur qui montre à travers le temps une remarquable permanence ; finesse psychologique et puissance imaginative qui ne se contente pas d'investir le passé mais s'aventure souvent aux franges de l'étrange. Ce petit livre complète avec bonheur la découverte de l'oeuvre de la grande romancière néerlandaise.

Hella S. Haasse, écrivain hollandais né à Jakarta en 1918, est avant tout connue pour ses romans. Les plus hautes distinctions littéraires néerlandaises ou étrangères ont d’ailleurs récompensé l'ensemble de son oeuvre. C’est néanmoins par l’entremise de ses nouvelles écrites entre 1948 et 2006 et présentées par ordre chronologique dans ce présent recueil que j’ai découvert cet auteur. Pour ceux qui la connaissent bien, il semblerait que ces nouvelles brassent les thèmes de prédilection de la dame : la moiteur et les senteurs de l’Indonésie hollandaise évoquant son passé colonial en passant par les secrets de famille et les réminiscences du passé, le tout teinté  d'une tonalité douce amère pouvant nous mener à la lisière du fantastique.

Comme l’écriture s’étale sur plus de cinquante ans, nous pouvons suivre en quelque sorte l’évolution de l’écriture de Hella S. Haasse au fil du temps: de récits structurés et bien construits, ne laissant que peu d’espace à notre imaginaire quant à l’interprétation du contenu, nous passons au fur et à mesure aux récits plus évaporés, plus courts et fleurtant de plus en plus du côté de l’imaginaire et de l’irréel, laissant de ce fait la part belle à l’inexplicable et l’étrange. Le hic est que j’ai justement de moins en moins apprécié les nouvelles au fur et à mesure de ma lecture, qui je le rappelle sont publiées dans l’ordre chronologique de leur écriture. Est-ce à dire que je préfèrerais ses premiers romans aux plus récents ? A vérifier. Quoi qu’il en soit, j’ai apprécié la finesse de son écriture et les thèmes développés, je vais donc très prochainement faire le grand saut et aborder un de ses nombreux romans. A ce propos, si vous connaissez bien l’auteur, n’hésitez surtout pas à me conseiller l’un ou l’autre de ses romans pour me guider dans mon prochain choix !

Aloe ferox de Hella S. Haasse, Editions Actes Sud, Collection Lettres néerlandaises, ISBN 2742777342, 09/2008, 157 pages
Par Sentinelle
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Lundi 6 avril 2009


C’est la lecture du roman « Le voile noir » de Rick Moody  qui m’a menée irrésistiblement  vers l’auteur Nathaniel Hawthorne : tout le récit de Rick Moody  s’articule effectivement autour de son conte « Le voile noir du pasteur ». Ce conte relate l’histoire d’un pasteur qui, du jour au lendemain, couvrit son visage d’un voile noir jusqu’au jour de son trépas, et ce afin d’expier ses fautes passées. L’analyse du poids de cette culpabilité morbide mais aussi les réactions d’effroi et de peur de la communauté à la vue de ce voile noir font de ce conte une petite merveille que je vous encourage vivement de découvrir à votre tour.  Il se trouve que l’homme qui inspira ce conte à Nathaniel Hawthorne n’était autre que Joseph Moody, que Rick Moody pense être son ancêtre suite aux confidences de son grand-père paternel. Je me suis déjà longuement attardée sur les difficultés que j’ai éprouvées à la lecture du récit de Rick Moody, mais je ne saurais jamais trop le remercier d’avoir attisé ma curiosité quant à cet excellent auteur qu’est Nathaniel Hawthorne ! « Le voile noir du pasteur » faisant partie d’un recueil intitulé tout simplement « Contes et récits », c’est tout naturellement vers celui-ci que mon choix s’est porté pour aller à sa rencontre.

 

Nathaniel Hawthorne, né en 1804 à Salem et décédé en 1864 à Plymouth, est le père fondateur de la littérature nord-américaine. C’est effectivement à la publication de « La lettre écarlate » que l’Amérique  assiste à la naissance d’une nouvelle forme de littérature,  qui n’est plus une simple excroissance coloniale de la littérature anglaise mais une littérature nord-américaine distincte, puisant sa source et son inspiration dans sa propre histoire.

 

Le recueil de ses « Contes et récits », qui précède la publication de son illustre roman «  La lettre écarlate »,  marque le début de cette mutation. Nathaniel Hawthorne puise effectivement son inspiration dans l'histoire de la Nouvelle-Angleterre en remontant deux siècles plus tôt, à savoir l’époque des premiers puritains installés à Salem, qui ont fuit l’Angleterre dans laquelle ils n’étaient plus les bienvenus pour devenir ce qu’ils ignorent encore, à savoir les pères fondateurs d’une future nation indépendante.

 

Revenir aux origines de l’Amérique, c’était également revenir aux sources de sa propre histoire puisque Nathaniel Hawthorne comptait, parmi les premiers pèlerins et leur descendance directe,  deux ancêtres illustres qui participèrent activement - en tant que pasteur puritain et juge - aux guerres punitives indiennes et au jugement lors du procès des “sorcières” de Salem. Nathaniel Hawthorne n’oublie pas qu’il est aussi le fils de cette Amérique là : une Amérique qui, pour parvenir à son indépendance, n’a pas hésité à faire preuve de bravoure et de courage, mais aussi de violence et d’oppression, à l’image des puritains de l’époque qui firent preuve d’intolérance et d’extrémisme.

 

Est-ce pour expier la faute de ses ancêtres que Nathaniel Hawthorne, hanté par la culpabilité et la dépravation héréditaire de l’âme, revient sur les différentes étapes qui jalonneront la naissance de ce nouveau monde sans en omettre les épisodes les moins glorieux ? Qu’importe les raisons initiales, il n’en reste pas moins que ces récits sont de véritables petits bijoux d’intelligence, de finesse et de justesse : Nathaniel Hawthorne revient sur les premiers balbutiements d’une nation sous forme de contes, de paraboles et d'allégories morales en n’omettant aucun épisode cruciaux de l’histoire de la Nouvelle-Angleterre, que ce soit la vie rude des premiers pèlerins à l’intransigeance des puritains en passant par les guerres d’indépendances, les attaques punitives contre les indiens,  la persécution des Quakers ou la chasse aux sorcières. 

 

L’édition de ce recueil a eu la très bonne idée de présenter ces contes dans l’ordre chronologique de l’histoire de la Nouvelle-Angleterre qu’ils déploient, afin d’assurer une totale cohérence dans l’enchainement des récits. Je vous conseille d’ailleurs vivement cette édition, car non seulement l’excellente préface de Pierre-Yves Pétillon, portant sur la biographie de Nathaniel Hawthorne et les débuts de la littérature nord-américaine, est des plus intéressantes  mais la postface en fin du recueil ne l’est pas moins ! Nous y trouvons plusieurs pages explicatives du contexte historique de l’époque des récits, qui complètent parfaitement les écrits de  Nathaniel Hawthorne dans la mesure où elles apportent une compréhension et un éclairage supplémentaires des plus bienvenus.

 

Ces contes faisant référence à l’histoire de la Nouvelle-Angleterre ne constituent pas la totalité des contes et récits : nous y retrouvons d’autres contes imaginaires très riches en fantaisies et analyses psychologiques, sans oublier deux récits autobiographiques qui n’ont rien à envier aux contes imaginaires du recueil.

 

J’ai passé d’excellents moments de lecture en compagnie de ces « Contes et récits » de Nathaniel Hawthorne, raison pour laquelle je le mets sans hésitation dans la catégorie « mes coups de cœur littéraire ».  Et je n’ai qu’une seule hâte, à savoir me replonger dans son univers en découvrant son  œuvre majeure, « La lette écarlate », qui connut un grand succès dès sa publication.



Contes et Récits de Nathaniel Hawthorne, Editions Actes Sud, Collection Babel, ISBN 2742769307, 09/2007, 637 pages
Par Sentinelle
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Mercredi 14 janvier 2009


Mervyn Peake (1911 – 1968) est un poète et écrivain anglais qui se fit connaître de son vivant comme l’un des plus grands caricaturistes de son temps. Il faudra attendre son décès pour que l’on reconnaisse en lui le romancier génial, digne héritier de Rabelais, de Swift et des frères Grimm. Le rapprochement le plus convaincant demeure toutefois la référence à Italo Calvino du Baron Perché et du Chevalier inexistant.

 

Il est bien difficile de définir l’œuvre de Mervyn Peake. Elle est tellement atypique qu’elle se dérobe à toute simplification ou définition sommaire. Farce, récits fantastiques où se mêlent l’humour, le grotesque et l’inquiétant, lieux étranges et gigantesques, folie des personnages, tous aussi hallucinés les uns que les autres, il est bien difficile d’attribuer une étiquette toute faite à tant d’originalité. Le plus connu de ses écrits étant « La trilogie de Gormenghast », « Titus d’enfer » constituant le premier volet de cette trilogie. Autant vous le dire tout de suite, en lisant « Titus d’enfer », j’avais l’impression d’avoir un OVNI entre les mains tellement son roman est original et bien construit, le tout porté par une écriture des plus limpides. Rien d’étonnant à ce que Mervyn Peake soit repris comme l'une des influences majeures de la fantasy anglo-saxonne.

 

Pourtant le sujet est d’une grande simplicité. Nous sommes dans le château de Gormenghast, un château aux dimensions effroyables et monumentales, véritable labyrinthe dans lequel, simples lecteurs que nous sommes, nous nous perdons bien volontiers. Gormenghast, personnage à part entière du roman, est aussi et avant tout la propriété des comtes d’Enfer, noble lignée présente dans les lieux depuis des siècles.

 

« Gormenghast, du moins la masse centrale de la pierre d’origine, aurait eu dans l’ensemble une architecture assez majestueuse, si les murs extérieurs n’avaient été cernés par une lèpre de demeures minables.  Ces masures grimpaient le long de la pente, empiétant l’une sur l’autre jusqu’aux remparts du château, où les plus secrètes s’incrustaient dans les épaisses murailles comme des arapèdes sur un rocher.  Une ancienne loi permettait à ces taudis de vivre dans une intimité glaciale avec la forteresse qui les surplombait. Sur les toits irréguliers s’allongeaient, saison après saison, les ombres des contreforts rongés par le temps, des tourelles altières et brisées, et surtout la grande ombre de la tour des Silex.»

 

Lord Tombal, l’actuel maître des lieux et le 76ème comte d'Enfer, y vit avec son épouse Gertrude et sa fille Fuchsia. Lady Gertrude est une femme étrange et colossale, isolée dans ses appartements et vivant entourée de ses chats blancs et perpétuellement accompagnée d’une multitude d’oiseaux dans ses moindres déplacements.  Fushia d’Enfer est une jeune fille solitaire et taciturne d’environ une quinzaine d’années, aux cheveux noirs et sauvages. Cora et Clarisse d’Enfer, les deux sœurs jumelles de Lord Tombal, deux idiotes aussi molles d’esprit que de corps, vivent également à ses côtés.

 

La seule occupation de cette famille consiste à accomplir scrupuleusement des rites fixés par une tradition ancestrale, en dehors de quoi ils sont totalement livrés à eux-mêmes, ou devrais-je dire à leur folie individuelle. Ces rituels, aussi absurdes qu’étranges et dont la signification échappe depuis longtemps aux membres de la famille,  sont présidés par le maître de cérémonies Grisamer, véritable encyclopédie vivante des rites ancestraux et garant depuis des années de la bonne tenue de ces derniers. Nous retrouvons également autour de la famille un grand nombre de personnes au service des comtes d’Enfer : Craclosse, le valais de Lord Tombal, aussi osseux que cadavérique, chacun de ses pas d’araignée s’annonçant par de multiples craquements des rotules  - le docteur Salprune, au timbre de voix insupportable et au rire d’hyène et sa sœur Irma, aux os protubérants et maigre comme une patte de cigogne - la vieille et si menue Nannie Glu, la gouvernante de Fushia et Abiatha Lenflure,  le chef de cuisine  pataugeant dans sa graisse, sans oublier ses nombreux marmitons.

 

Auprès du château habite dans des huttes un peuple d’artistes très pauvres qui sculptent le bois.  Il n’y a aucun rapport entre ces gens misérables et les membres du château, si ce n’est une fois par an, le premier matin de juin plus exactement, « quand toute la population des taudis d’argile avait l’autorisation de pénétrer dans le domaine, pour exposer les sculptures de bois auxquelles elle avait travaillé toute l’année ». Chaque année, les trois plus belles sculptures sont exposées au château et il y a une compétition féroce pour être parmi les heureux élus.

 

Il se fait que tout Gormenghast est aujourd’hui en liesse. C’est qu’une heureuse et surprenante nouvelle, que plus personne n’osait d’ailleurs espérer, se répand de bouche à oreille au château : le 77ème comte d'Enfer vient de naître, digne descendant mâle de la lignée !

 

Mais ce n’est assurément pas le seul événement essentiel de la vie de Gormenghast qui se déroule ce jour là. A l’insu de tous, le jeune Finelame, marmiton du chef de cuisine Lenflure, qui n’en peut plus de la cruauté de son chef bien nommé ni de la petitesse des cuisines du château en regard de ses ambitions démesurées, s’enfuit en suivant les pas du fidèle serviteur Craclosse  qui vient de quitter les cuisines pour s’en aller rejoindre son maître. C’est que le château est un véritable dédale, et Craclosse, qui ignore à ce moment là être le fil d’Ariane du jeune Finelame, va l’amener bien malgré lui auprès de membres de la lignée d’Enfer.  Ce jeune homme de 17 ans, doté d’une grande intelligent, est également aussi manipulateur que rusé. Son objectif ? S’introduire dans la vie des comtes d’Enfer, et ce par n’importe quel moyen, n’excluant ni la tromperie ni les basses manœuvres pour arriver à ses fins. Mais est-ce vraiment un bien pour la vie de Gormenghast de compter Finelame dans ses rangs ?

 

La présence de cet opportuniste ne signe-t-elle pas plutôt le début de la fin d’une lignée en déliquescence qui se contente de suivre scrupuleusement des rituels sans queue ni tête auxquels ils n’y comprennent plus rien ?

 

L’heure de la continuité, signée par l’arrivée du jeune Titus,  ne se retrouverait-elle pas en concurrence avec l’heure du changement et des bouleversements, signée par la venue du jeune Finelame ?

 

Allégorie de la fin d’un empire, ce roman est aussi déroutant qu’intriguant.

Mention spéciale pour la description des personnages aussi loufoques les uns que les autres, tellement bien décrits que nous les visualisons sans peine, à tel point qu’ils nous semblent plus vrais que nature malgré leurs dingueries.

 

Si vous aimez les ambiances baroques et médiévales, les romans originaux où l’imagination se fait la part belle, le tout porté par une très belle plume, alors n’hésitez pas et venez rejoindre Gormenghast, vous ne serez pas déçu ! Mervyn Peake possède un style à nul autre pareil qu’il bien serait dommage de ne pas s’y plonger.

 

Je ne résiste d’ailleurs pas à vous montrer quelques-unes des caricatures qui émaillent le roman :


   

 

        Le docteur Salprune                                          Irma                                          La comtesse Gertrude
              et Fushia d'Enfer                                                                                 





D’autres avis chez Isil, Lily , et Wictoria

 


Editions Phébus, Collection Libretto, ISBN 978-2752901422, 01/2006, 502 pages

Par Sentinelle
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Jeudi 4 décembre 2008


« Sous les murs rouges de Paris, s'était déployée l'armée de France : Charlemagne devait passer les paladins en revue. Ils attendaient depuis trois grandes heures, dans la touffeur d'un après-midi de début d'été. Un peu couvert, nuageux ; on mitonnait dans les cuirasses, comme dans des marmites mises à cuire à feu doux. Peut-être bien que, dans cet alignement imperturbable de chevaliers, quelqu'un déjà s'était évanoui, ou simplement assoupi : de toute façon, l'armure les maintenait bien cambrés sur leur selle, tous pareils. Et soudain, trois sonneries de trompette ; dans l'air immobile, les plumails des cimiers tressaillirent comme au passage d'un vent coulis. D'un coup s'éteignit cette sorte de rumeur marine qu'on avait perçue jusque-là : ce n'était, bien sûr, que le ronflement des guerriers, assourdi par l'embouchure métallique des heaumes. Enfin ! Là-bas au fond, c'était lui, Charlemagne ! Il s'avançait sur un cheval qui semblait plus grand que nature, sa barbe étalée sur sa poitrine, ses mains posées sur le pommeau de la selle. Régner et guerroyer, guerroyer et régner, pas de trêve, pas de repos : il avait quelque peu vieilli, depuis la dernière fois où ses soldats l'avaient vu. »

 

Arrivé à hauteur de ses soldats, il est de tradition que chaque chef d’escadron se nomme et se découvrisse en relevant la visière du heaume devant leur roi. Mais lorsque Charlemagne s’arrête devant un chevalier à l’armure blanche, aussi immaculée qu’impeccable et sans la moindre éraflure, il est plutôt étonné que ce dernier se permette de se nommer sans se découvrir comme le veut la tradition.  C’est qu’ Agilulfe Edme Bertrandinet des Guidivernes et autres de Charpentas et Syra, chevalier de Sélympie Citérieure de Fez, le chevalier à l’armure blanche, n’est pas comme vous et moi : Agilulfe (faisons court) est tout simplement inexistant ! Il est mais il n’existe pas ! Son armure ne couvre qu’un corps absent, aussi vide à l’intérieur que rutilante en apparence. Il n’empêche, Agilulfe est, sans conteste, un soldat modèle et des plus valeureux, tellement parfait d’ailleurs que tous le trouvent franchement antipathique…

 

Mais voilà-t-il pas qu’un jeune homme, Raimbaut de Roussillon, bachelier et fils du regretté marquis Gérard, surgit derrière une haie et se  met à l’observer. Arrivé au camp le jour précédent, il veut livrer son premier combat pour venger son père, mort en héros sous les remparts de Séville, dans la bataille livrée contre ce chien galleux d’Emir Izoard. Pour ce faire, il demande conseil auprès du chevalier blanc…

 

Conte à multiples facettes et niveaux d’interprétations, autant fable qu’allégorie à la symbolique très riche, burlesque mais néanmoins teinté d’amertume,  « Le chevalier inexistant » présente une galerie de portraits qui ne manquent pas d’attraits, les chevaliers arthuriens parodiques à la conquête du graal n’étant qu’un exemple parmi tant d’autres présents dans le roman. Un conte à haute portée philosophique mais également un conte très agréable à lire et divertissant !

 

 « Le chevalier inexistant » fait partie d’une trilogie intitulée « Nos ancêtres », comprenant trois romans ou plutôt trois contes philosophiques : « Le vicomte pourfendu » (1952), « Le Baron perché » (1957) et « Le chevalier inexistant » (1959). Il n’est pas nécessaire de lire ces romans dans l’ordre d’apparition, chaque conte se composant d’une histoire totalement indépendante.  Il n’en reste pas moins que ces trois contes composent une vision allégorique de l'identité et de la condition humaine, mâtinée de fantastique. Ces contes philosophiques sont également une sorte d’hommage à Voltaire et à l'esprit du XVIIIe siècle.


 

Appréciation : note.gif note.gif note.gif note.gif

 

 

Editions Seuil, Collection Points, ISBN 2020490463, 03/2001


Par Sentinelle
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Vendredi 8 août 2008

Dans les nuits de l'Avent de l'an 810, deux formidables drakkars surgissent de la brume pour aborder, envahir, saccager et mettre à sac les côtes Normandes. Parmi les pillards, Harald aux dents bleues.  A la tête de ses guerriers, son fils Hjalmal et son lieutenant Smirle, le renard des neiges. Ces vikings, à la réputation effrayante, avant tout connus pour leurs attaques surprises et leurs natures violentes, s’apprêtent à dévaster un paisible village des bords de Seine.

A la stupéfaction des habitants du village de Grand-Couronne, les vikings ne se précipitent pas pour commettre leur horribles desseins mais construisent un tertre et sortent de l'eau un bateau à la voilure couleur rouge sang, la « Baleine Rouge ». Suite à la mort inopinée de leur roi Harald aux dents bleues, la coutume de ces fiers guerriers scandinaves veut qu’à sa mort, le corps du roi accompagné de ses armements et de ses chevaux soient brûlés dans son drakkar. Bouter le feu à la « Baleine Rouge » permet à l’âme du défunt roi de rejoindre le Walhalla mais octroie également quelques jours de répit aux villageois, allés se réfugier à l’église du village en priant avec ferveur en cette période de noël leur Dieu tout puissant.

Le fils Hjalmal devenu roi à la mort de son père Harald aux dents bleues devra prendre la tête de ses hommes pour organiser le pillage qui aura lieu après avoir respecter le rituel qui accompagne les cérémonies funéraires de son défunt père. Mais il est las de cette vie de ripaille, las de cette sauvagerie, las de cette vie faite de violences sans fin. Il décide de s’enfoncer seul dans la forêt…

Célèbre naturaliste, explorateur, chercheur et professeur au Muséum national d'Histoire naturelle de Paris, Théodore Monod écrivit en 1929 - il a 27 ans à l’époque - cette longue nouvelle sous forme de conte de noël. Petit bijou longtemps resté inédit, cette première rencontre avec l’auteur fut une vraie réussite !


Appréciation :


Editions Desclée de Brouwer, Collection Littérature ouverte, ISBN 2220054802, 02/2004, 96 pages
Par Sentinelle
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Lundi 28 juillet 2008

J’avais envie de relire une œuvre de Kafka, et j’ai opté pour celle dont je me souvenais le moins. Et pour cause ! « La colonie pénitentiaire et autres récits » me semble être de ceux qui résistent le plus à l’interprétation : incompréhension, absurdité, non-sens, nous restons perplexes face à tant de questionnements que suscite la lecture de ces récits.

Ce recueil rassemble deux longues nouvelles (« La colonie pénitentiaire » et « Le terrier », inachevé), ainsi que des nouvelles plus courtes (« Un champion du jeûne », « Premier chagrin », « Une petite femme », « Joséphine la cantatrice ou le peuple des souris », « La taupe géante », deuxième récit inachevé).

Attardons-nous un peu sur la première longue nouvelle donnant le titre du recueil !

« La colonie pénitentiaire » nous raconte l’histoire d’un voyageur débarquant dans un camp pénitentiaire situé sur une île des tropiques. Il est invité par le nouveau commandant de l’île à assister à l’exécution capitale d’un soldat condamné à mort alors qu’il ne connaît pas sa sentence et qu’il n’a jamais été jugé pour son crime. Nous retrouvons le même procédé que celui mis en oeuvre dans « Le procès », à ceci près que si le voyageur ne cautionne pas ce type de pratique et qu’il l’exprime ouvertement, il se garde bien d’intervenir en assistant très passivement au déroulement de la procédure.

Il se trouve que la méthode d’exécution est déjà obsolète : machine de torture conduisant à la mort après plus de 12 heures de souffrance, elle fut inventée par l’ancien commandant de l’île afin de graver la faute sous forme de sentence dans la chair du condamné avant sa fin. L’officier en charge de cette procédure sent bien que le nouveau commandant désire se passer de cette pratique archaïque mais sa fidélité à son ancien chef le conduit à demander au voyageur de prendre sa défense lorsqu’il sera invité au conseil. Ce que le voyageur refuse, considérant également cette pratique barbare, sans pour autant la dénoncer par ailleurs. Déçu de cette non-intervention du voyageur, l’officier décide de prendre la place du condamné… et meurt de manière atroce lorsque la machine se mettra à se détraquer complètement, offrant ainsi une fin commune à la machine, à l’officier et à la méthode d’exécution. Le voyageur quittera au plus vite l’île sans prendre la peine de se rendre au conseil avant son départ.

Vous y comprenez quelque chose vous ? On cherche bien des explications : dénonciation des pratiques carcérales cruelles et d’une justice qui ne respecte pas les droits de l’homme, fidélité et soumission à l’ancienne autorité, non-intervention et passivité devant les faits réprouvés, indifférence au sort d’autrui, manque d’humanité… Un peu de tout cela à la fois sans que cela apporte une réelle compréhension du récit, qui semble nous narguer en se soustrayant à toute tentative d’interprétation un tant soit peu satisfaisante. Autant chercher une aiguille dans une botte de foin ! Bref, autant abandonner toutes recherches explicatives et se contenter du récit en tant que tel, en acceptant qu’il nous échappe partiellement si pas totalement. Mais n’est-ce pas là le plus grand talent de Franz Kafka : se dérober ?

« L’explorateur semblait n’avoir déféré que par politesse à l’invitation du commandant qui l’avait prié de venir assister à l’exécution d’un soldat condamné pour indiscipline et outrages à un supérieur.  L’intérêt de l’opération était d’ailleurs restreint dans cette colonie.  On ne voyait dans la vallée, une cuvette de sable profonde entourés de pentes nues, on ne voyait là, outre l’officier et l’explorateur, que le condamné, un homme stupide à grande bouche, à la tête sale et aux cheveux crasseux, et un soldat portant la lourde chaîne d’où partaient les chaînes plus minces qui chargeaient les pieds, les chevilles et le cou du bagnard.  Elles étaient reliées entre elles par d’autres chaînes.  Le condamné avait d’ailleurs l’air si caninement résigné qu’il semblait qu’on eût pu le laisser courir en liberté sur les pentes et qu’il aurait suffi de siffler pour le faire venir à l’heure de l’exécution. »



Editions Gallimard, Collection Poche Folio, ISBN 2-07-036192-6, 08/1992, 189 pages
Par Sentinelle
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Mardi 20 mai 2008

Quatrième de couverture

Admiré par Borges, qui voyait en lui une sorte de Kafka aventureux, Perutz considérait Le cavalier suédois comme son roman le plus parfait.
Le plus angoissant en tout cas dans la mesure où il traite le thème, " cinématographique " entre tous, de la substitution d'identité. Un récit gouverné de bout en bout par l'Ange du Bizarre.


Le cavalier suédois est une sorte de fable matinée de fantastique et écrite d'une belle écriture classique. Cette fable nous conte les aventures d'un brigand qui ne va pas hésiter à usurper l'identité d'un gentilhomme qui a déserté son régiment pour rejoindre les troupes suédoises en Pologne. Tombé amoureux fou de la promise du gentilhomme, le brigand commettra tous les délits et mensonges pour prendre sa place auprès d'elle. Mais peut-on échapper à son destin indéfiniment ? Ne doit-on pas payer un jour ou l'autre tous ses crimes passés ?

Le cavalier suédois traite du thème de l'usurpation de l'identité sous fond de guerre en Suède au XVIIIe siècle avec poésie non dénuée de romantisme.

Editions Phébus, Collection Ph. Librette, ISBN 2859405976
Par Sentinelle
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