Littérature francophone

Lundi 2 novembre 2009
Quatrième de couverture

Eléazard von Wogau, héros inquiet de cette incroyable forêt d'histoires, est correspondant de presse au fin fond du Nordeste brésilien. On lui laisse un jour un fascinant manuscrit, biographie inédite d'un célèbre jésuite de l'époque baroque. Commence alors une enquête à travers les savoirs et les fables qui n'est pas sans incidences sur sa vie privée. Comme si l'extraordinaire plongée dans l'univers d'Athanase Kircher se répercutait à travers les aventures croisées d'autres personnages, tels Elaine, archéologue en mission improbable dans la jungle de Mato grosso, Moéma, étudiante à la dérive, ou bien Nelson, jeune gamin infirme des favelas de Pirambu qui hume le plomb fondu de la vengeance.

Nous sommes au Brésil, dans le pays des démesures. Nous somme aussi dans la terra icognita d'un roman monstre. On songe au réalisme magique des Borges et Cortazar, à Italo Calvino ou Umberto Eco, ou encore Potocki et son Manuscrit trouvé à Saragosse, sans jamais épuiser la réjouissante singularité de ce roman palimpseste qui joue à merveille des mises en abyme et des vertiges spéculaires.


J’ai lu ce gros pavé - près de 800 pages - comme un roman feuilletonesque, reprenant chaque jour ma lecture en lisant un chapitre ou deux, contente de retrouver tous ces personnages et de poursuivre mon voyage dans le temps - à la lecture du manuscrit inédit trouvé à la Bibliothèque nationale de Palerme, datant du XVIIe siècle et portant sur le très célèbre (à son époque du moins) Athanase Kircher, mais également dans l’espace - le Nordeste brésilien contemporain occupant la place centrale de ce récit dantesque (surtout dans sa dernière partie) et picaresque à la fois.

Ce roman est très difficile à résumer de par sa richesse, sa complexité, son foisonnement et son érudition : roman d’aventure mais aussi psychologique, philosophique, historique, politique, il y en a pour tous les goûts ! Sachez néanmoins que nous suivons la destinée de plusieurs personnages plus ou moins entremêlés et que l’auteur ne se prive pas de faire quelques parallèles entre l’époque baroque et la société contemporaine, que ce soit au niveau des croyances, des rites, des prises de drogues hallucinogènes, de la quête des origines et de la vérité, de la recherche d’un savoir et d’un idéal souvent trompeur et finalement assez décevant. Sachez également que ce roman sombre petit à petit dans une certaine noirceur et un pessimisme certain, pouvant désarçonner et troubler quelque peu le lecteur…

Un regret tout de même : j’aurai aimé mieux connaître les personnages, qui manquaient parfois un peu d’épaisseur et d’espace pour se mouvoir et se développer comme ils l’auraient mérité. Cela peut sembler paradoxal vu le nombre conséquent de pages du roman mais il aurait peut-être fallu soit restreindre le nombre de personnages soit leur laisser plus d’espace pour leur permettre de se déployer pleinement, ayant eu trop souvent le sentiment de les survoler alors que j’aurai tant voulu m’attarder un peu plus à leurs côtés. Même frustration en ne sachant pas trop ce que deviendront certains personnages à la fin du récit, ayant eu l’impression de les abandonner un peu trop rapidement à mon goût.

A noter que les éditions Zulma nous offrent là un beau livre dans tous les sens du terme, ayant eu beaucoup de plaisir au toucher des pages et de la couverture. Et bien oui, je suis sensible à ce genre de détails qui apportent un plus et qui participent grandement à mon plaisir de lectrice ;-)

Et pour terminer ce billet, une petite citation piochée dans ce roman fleuve, tellement pleine de véracité et de bon sens :


« La certitude d’être dans son bon droit est toujours le signe d’une vocation secrète pour le fascisme ».In Carnets d’Eléazard, chapitre XII, p. 303

Là où les tigres sont chez eux de Jean-Marie Blas de Roblès, Editions Zulma, ISBN 284304457X , 08/2008, 774 pages

Prix Médicis 2008, Prix de la Fnac 2008 et Prix Jean Giono 2008.




Par Sentinelle
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Lundi 26 octobre 2009

Quatrième de couverture

Quelque part dans une Amérique du Sud imaginaire, trois femmes d'une même lignée semblent promises au même destin : enfanter une fille et ne pouvoir jamais révéler le nom du père. Elles se nomment Rose, Violette et Vera Candida. Elles sont toutes éprises de liberté mais enclines à la mélancolie, téméraires mais sujettes aux fatalités propres à leur sexe. Parmi elles, seule Vera Candida ose penser qu'un destin, cela se brise. Elle fuit l'île de Vatapuna dès sa quinzième année et part pour Lahomeria, où elle rêve d'une vie sans passé. Un certain Itxaga, journaliste à L'Indépendant, va grandement bouleverser cet espoir. Un ton d'une vitalité inouïe, un rythme proprement effréné et une écriture enchantée. C'est ce qu'il fallait pour donner à cette fable la portée d'une histoire universelle : l'histoire des femmes avec leurs hommes, des femmes avec leurs enfants. L'histoire de l'amour en somme, déplacée dans l'univers d'un conte tropical, où Véronique Ovaldé a rassemblé tous les thèmes - et les êtres - qui lui sont chers.

Véronique Ovaldé avait déjà retenu mon attention lors de la lecture de son roman « Déloger l’animal », paru en 2005. Un sujet original à l’atmosphère étrange, mélancolique et onirique, le tout porté par une plume poétique et une auteure que j’allais suivre sans aucun doute. Et puis j’ai lu « Et mon cœur transparent », paru en 2008. Alors là, déception ! Je suis restée sur les quais, tellement d’ailleurs que je me souviens à peine de cette lecture, qui n’a décidément pas laissé beaucoup de traces dans ma mémoire. J’avoue ma lâcheté : je n’ai pas voulu écrire un mauvais billet sur ce roman, appréciant l’écriture de l’auteure et me disant que c’était peut-être de ma faute si j’étais passée à côté d’un roman qui a tout de même su trouver son public et qui reçu le Prix France Culture/Télérama 2008. Cette impression mitigée à la lecture de son avant dernier roman ne m’a donc pas du tout détournée de Véronique Ovaldé, et c’est avec curiosité que je me suis lancée à la lecture de son très remarqué dernier roman « Ce que je sais de Vera Candida », sélectionné pour le prix Goncourt 2009.

Autant le dire tout de suite, j’ai passé un très bon moment de lecture, ayant retrouvé avec plaisir la plume gracieuse et poétique de Véronique Ovaldé ainsi que son ton particulier où l’atmosphère mélancolique et onirique se font la part belle, avec cette touche originale de réalisme magique qui la distingue de la plupart des écrivains français contemporains. Avec ce roman sur la filiation et la transmission, la féminité et la maternité, la fragilité et la faiblesse des femmes mais aussi leur désir d’émancipation et leur rage de vivre malgré le poids du passé, Véronique Ovaldé m’a conquise définitivement !

Extrait :


« Les vies se transforment en trajectoire. Les oscillations, les hésitations, les choix contrariés, les déterminations familiales, le libre arbitre réduit comme peau de chagrin, les deux pas en avant trois pas en arrière sont tous gommés finalement pour ne laisser apparaître que le tracé d’une comète. C’est ainsi qu’Itxaga devint peu à peu ce qu’il est encore et que, de loin, on ne pouvait lui imaginer une autre vie que la sienne. »


D’autres avis sur Blog-O-Book.


Ce que je sais de Vera Candida de Véronique Ovaldé, Editions de l’Olivier, ISBN 287929679X, 08/2009, 292 pages


Lire aussi le billet suivant :




Par Sentinelle
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Dimanche 6 septembre 2009

  

« Il poussa la porte qui donnait sur la balustrade et le jardin de derrière et il vit soudain l'ombre de sa femme morte qui se tenait à ses côtés. Ils marchèrent sur la pelouse.

Il se prit de nouveau à pleurer doucement. Ils allèrent jusqu'à la barque. L'ombre de Madame de Sainte Colombe monta dans la barque blanche tandis qu'il en retenait le bord et la maintenait près de la rive. Elle avait retroussé sa robe pour poser le pied sur le plancher humide de la barque. Il se redressa. Les larmes glissaient sur ses joues. Il murmura : - Je ne sais comment dire : Douze ans ont passé mais les draps de notre lit ne sont pas encore froids. »



« Tous les matins du monde » nous conte les premières années d’apprentissage du jeune Marin Marais, futur violiste de la cour du roi Louis XIV qui fera ses premières gammes auprès de son maître janséniste monsieur de Sainte Colombe et de ses deux filles Madeleine et Toinette.

Ce très court roman, dépouillé et sobre, prend des allures de conte pour nous parler de l’essentiel dans la musique, à savoir non pas la virtuosité et la gloire que peut engendrer la maîtrise de son instrument mais l’émotion et les sentiments que le musicien arrive à nous transmettre à travers son art, avec humilité et sans vanité aucune. Véritable hymne à la sincérité, la pureté, la sobriété et la simplicité, sans oublier une certaine austérité, Pascal Quignard applique ces préceptes à son propre talent d’écrivain. Il y a beaucoup de mélancolie dans ce récit, mais aussi parfois quelques rayons de lumière qui viennent irradier quelque peu cette tristesse de ton, faisant penser à ces toiles de peintres utilisant la technique du clair-obscur que j’affectionne particulièrement.




J’ai acheté ce roman en mars 2007, lors de notre toute première rencontre organisée en Auvergne par les membres du forum Parfum de Livres. Nous avions pris à cette occasion un lunch dans la charmante librairie Le point d’orgue, localisée dans le beau village de Souvigny. Un très agréable souvenir…

J’ai pris connaissance de ce livre par l’adaptation qui en avait été faite par le réalisateur Alain Corneau, film que je n’ai jamais voulu visionner avant de pouvoir le lire auparavant, et ce afin d’être le moins possible parasitée par les images du film à la lecture du récit. Le film datant de 1991, j’ai donc mis un temps certain si pas un certain temps avant de réaliser ce vœu pieux mais pas totalement irréalisable non plus… j’ai tenu parole et je n’ai donc toujours pas vu le film à ce jour ! C’est donc avec joie que je vous annonce que je pourrais enfin voir ce long métrage qui me fait saliver depuis tant d’années :-)

Tous les matins du monde de Pascal Quignard, Editions Gallimard, Collection Folio, ISBN 2070387739, 11/2003, 116 pages

Par Sentinelle
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Dimanche 6 septembre 2009

 


Nous sommes en Mayenne, une maison à l'orée d'un village. Tout est silencieux, les volets fermés et la porte close.  Nuit et jour pourtant, sept amis en franchissent le seuil.  Les uns après les autres, chacun son tour et chacun sa tâche.  S’accomplit ainsi le serment de sept âmes vives à deux âmes sombres : la parole donnée pour retarder le deuil. Voici l’histoire d’un mystère et d’une fraternité.

 

Une promesse a obtenu le prix Médicis 2006.


 




Ce roman ne s’est pas d’emblée imposé à moi au début de ma lecture, ayant eu un peu de mal à me laisser entraîner par cette histoire mais il a fini pas creuser son sillon en moi et m’a donc apprivoisée au fur et à mesure de ma lecture.

 

Au final, j’ai trouvé ce roman plein de finesses et de sensibilités, abordant par des personnages attachants et des mots simples un sujet douloureux et des émotions complexes. Un beau roman sur le deuil, l’amitié, l’engagement, la mémoire, le respect aussi. Un roman que j’ai finalement quitté à regret et qui nous interroge sur notre propre rapport à la mort et à la perte d'êtres chers...


 



Je me suis procuré ce roman à sa parution poche en décembre 2007.

Sans les conseils de mon amie Aériale du forum littéraire Parfum de Livres, qui m’avait également prêté son dernier roman à l’époque, à savoir l’excellent roman  Mon traître,  je ne l’aurais probablement jamais lu. Si «  Mon traître » s’était imposé à moi dès les premières lignes de lecture, ce ne fut pas du tout le cas de ce deuxième roman  « Une promesse », qui a mis plus de temps à me convaincre.

Ceci étant dit, j’ai finalement autant apprécié l’un que l’autre, pour des raisons très différentes.  Sorj Chalandon est décidemment un très bon auteur qui arrive à me toucher au plus près, devenant ainsi tout doucement une valeur sûre en ce qui me concerne. Un auteur qui a écrit à ce jour quatre romans (« Le petit Bonzi », « Une promesse », « Mon traître » et son tout dernier « La légende de nos pères », paru dans la foulée de la rentrée littéraire 2009). 

 

Une promesse de Sorj Chalandon, Editions LGF, Collection Le livre de Poche, ISBN 2253121142, 12/2007, 217 pages

 

Par Sentinelle
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Lundi 11 mai 2009



« Parfois je pense aux gens normaux et je les envie tellement fort que mon cœur n’est plus qu’une bouillie. »



« Je suis la plaie de ma famille. Je refuse de cicatriser. »



Dans ma maison sous terre porte avant tout sur notre rapport à la mort, le secret de famille servant de toile de fond. Peut-on tuer avec des mots ? Chloé aimerait beaucoup pouvoir écrire un livre qui pourrait tuer sa grand-mère, une femme qui lui a révélé par une tierce personne un terrible secret de famille, un secret qui la dévaste depuis lors.

« J’écris pour que tu meurs. Puisque tu es vivante, encore tellement vivante que c’en est indécent. Ce qu’il faut à présent c’est que tu lises ces lignes et qu’enfin tu crèves (…) ».

Lorsque l’histoire familiale mène à la perte d’identité, au chaos et la confusion :

« Il m’appelait l’enfant, il ne voulait pas d’une fille, il ne voulait pas de moi, mais je n’étais pas de lui.»

C’est dans un cimetière que Chloé va essayer de se reconstruire. Aux côtés de Théophile, Chloé va visiter les tombes, et entendre les morts un à un se confier. Chacun a son histoire, sa musique, sa chanson. Et sa leçon, peut-être. Qui pourrait être utile à la reconstruction de ce Moi saccagé ? Chloé Delaume nous parle de ce qu’elle connaît le mieux, à savoir de ses douleurs et de ses manques.

« Vécu mis en fonction, mais jamais inventé. Pas par souci de précision, pas par manque d’imagination. Pour que la langue soit celle des vrais battements de cœur. »

L’écriture originale et talentueuse d’une auteure qui aime nous surprendre : au détour d’une plume poétique, parfois crue, souvent singulière, voilà une auteure qui ne peut vous laisser indifférent. Une très agréable découverte !


Par Sentinelle
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Mardi 21 avril 2009


Qui sont vraiment les maîtres du manoir de Glenmarkie, cette bâtisse écossaise menaçant ruine, tout droit échappée d'un roman de Stevenson ? Et où est donc passé le trésor de leur ancêtre Thomas Lockhart, un écrivain extravagant mort de rire en 1660 ? Fascinée par le génie de Lockhart, intriguée par l'obscur manège de ses descendants, la jeune Mary Guthrie explore les entrailles du manoir et tâche d'ouvrir les trente-deux tiroirs d'un prodigieux meuble à secrets. Ehenezer Krook est lui aussi lié aux Lockhart. A Edimbourg, dans la librairie d'un vieil excentrique, il poursuit à l'intérieur de chaque livre l'image de son père disparu. Les tiroirs cèdent un à un sous les doigts de Mary. Les pages tournent inlassablement entre ceux d'Ehenezer. Mais où est la vérité ? Dans la crypte des Lockhart ? Au fond de Corryvreckan, ce tourbillon gigantesque où Krook faillit périr un jour ? Ou bien dans les livres ? Peuplé de silhouettes fantasques, de personnages assoiffés de littérature qui rôdent au bord de la folie, Les maîtres de Glenmarkie brasse les époques, les lieux, et s'enroule autour du lecteur comme un tourbillon de papier. Hommage facétieux aux grands romans d'aventures, il pose et résout une singulière équation : un livre + un livre = un homme.


Roman aux accents gothiques, où l’aventure, l’humour, la folie, le burlesque et l’amour de la littérature se font la part belle, « Les maîtres de Glenmarkie » a tout ce qu’il faut pour divertir et se faire plaisir. Outre les nombreux chausse-trapes qui parsèment le récit, une chasse au trésor et une quête d’identité, ce roman a également la bonne idée de rendre hommage aux livres, aux libraires mais aussi aux grands écrivains classiques : Walter Scott, Stevenson, Dickens, Jack London ou George Orwell sont quelques-uns des auteurs qui s’invitent avec malice dans la trame du récit. L’auteur Jean-Pierre Ohl, qui est libraire près de Bordeaux, sait bien de quoi il parle et arrive à nous transmettre le bonheur de la lecture avec juste ce qu’il faut d’érudition pour être intéressant sans jamais être pédant. A ce talent de transmettre sa passion de lecteur en tant que libraire, l’auteur n’en oublie pas pour autant ses talents d’écrivain mis au service d’un roman d’aventure qui dépasse de loin le simple pastiche du genre. Evidemment, vous fermerez ce livre avec l’envie de découvrir ou revenir à ces auteurs incontournables. Merci Jean-Pierre Ohl, pour avoir transmis votre passion du livre mais aussi pour avoir écrit ce roman avec autant de plaisir que les lecteurs en ont pris à sa lecture  :-)

 

Les maîtres de Glenmarkie de Jean-Pierre Ohl, Editions Gallimard, Collection NRF, ISBN 207012147X, 09/2008

Par Sentinelle
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Samedi 7 mars 2009


Il y a huit ans, dans un vieux journal, Paris Soir, qui datait du 31 décembre 1941, je suis tombé à la page trois sur une rubrique : « D' hier à aujourd' hui ».  Au bas de celle-ci, j’ai lu :

 

« Paris

On recherche une jeune fille, Dora Bruder, 15 ans, 1m55, visage ovale, yeux  gris-marron, manteau sport gris, pull-over bordeaux, jupe et chapeau bleu marine, chaussures sport marron.  Adresser toutes indications à M. et Mme Bruder, 41 boulevard Ornano, Paris. »

 



C’est avec ces quelques phrases que débutent le roman et la quête de Patrick Modiano : retrouver les traces d’une jeune fille anonyme disparue dans les rues de Paris de l’Occupation.

Revenir sur les pas de cette jeune fugueuse permet non seulement à l’auteur de faire resurgir certains résonances personnelles mais également de ressusciter quelques-uns parmi cette foule d’anonymes broyés par la bureaucratie, les ordonnances, les autorités de l’occupation, les bourreaux, les camps, par le cours de l’Histoire, tout simplement.

 

« Il faut longtemps pour que resurgisse à la lumière ce qui a été effacé.  Des traces subsistent dans des registres et l’on ignore où ils sont cachés et quels gardiens veillent sur eux et si ces gardiens consentiront à vous les montrer.  Ou peut-être ont-ils oublié tout simplement que ces registres existaient. »

 

C’est en arpentant les pavés de Paris que Patrick Modiano se souvient des rues qui ont aujourd’hui changé d’aspect : habitations délabrées, établissements disparus, que reste-t-il de toutes ces personnes aujourd’hui disparues, si ce n’est qu’une simple précision topographique correspondant à une banale adresse ?

 

« Ce sont des personnes qui laissent peu de traces derrière elles. Presque des anonymes. Elles ne se détachent pas de certaines rues de Paris, de certains paysages de banlieue, où j'ai découvert, par hasard, qu'elles avaient habité. Ce que l'on sait d'elles se résume souvent à une simple adresse. Et cette précision topographique contraste avec ce que l'on ignorera pour toujours de leur vie - ce blanc, ce bloc d'inconnu et de silence. »

 

« On se dit qu’au moins les lieux gardent une légère empreinte des personnes qui les ont habités.  Empreinte : marque en creux ou en relief.  Pour Ernest et Cécile Bruder, pour Dora, je dirai : en creux. J’ai ressenti une impression d’absence et de vide, chaque fois que je me suis trouvé dans un endroit où ils avaient vécu. »

 

L’errance dans les rues de Paris, l’angoisse  du vide que l’on éprouve devant ce qui n’est plus aujourd’hui, le flux et le reflux des souvenirs, l’importance des traces et des empreintes de ce qui fut, le devoir de mémoire, la lutte contre l’oubli, tous ces éléments qui, accumulés,  redonneront une certaine identité à toutes ces personnes – mortes ou vivantes – que l’on range aujourd’hui dans la catégorie des individus non identifiés.

 

Les thèmes de Modiano me touchent, forcément j’ai envie de dire : comment être insensible à cette peur du vide, à cette angoisse de l’absence, à cette envie de faire sortir de l’anonymat ces hommes et ces femmes de tous les jours, pris dans la tourmente de l’histoire, à cette quête de l’identité ?

 

J’ai tout de même toujours un peu de mal avec son procédé d’écriture.  J’ai expliqué ci-dessus les raisons qui font que Modiano accorde tellement d’importance aux noms des rues, aux changements d’aspect, à l’évolution des quartiers, tous ces élément tangibles qui marquent de leur empreinte des événements passés et aujourd’hui disparus, seul vestige et seule preuve de ce qui a été, une sorte de carte d’identité topographique objective d’expériences vécues et éphémères.

Du coup, Modiano ne peut s’empêcher d’énumérer avec une grande précision tous les noms des rues de Paris que ses pas empruntent chaque jour. J’avoue que cela m’agace dans la mesure où ces noms de rues ne me disent rien.  J’ai chaque fois le sentiment d’être coupée dans mon élan, avec l’impression de trébucher sur un caillou le long de ma route chaque fois que je tombe sur ces descriptions lassantes qui entravent ma lecture. Ce procédé répétitif m’agace vraiment, j’ai même tendance à sauter ces descriptions qui ne m’apportent plus rien à partir du moment où j’ai compris leur intention. Mais je passe outre ces petits désagréments tant l’univers de Modiano apporte d’autres agréments et de plaisirs de lecture !

 

 

Autres extraits :

 

« Beaucoup d’amis que je n’ai pas connus ont disparu en 1945, l’année de ma naissance. »

 

« D’autres, comme lui, juste avant ma naissance, avaient épuisé toutes les peines, pour nous permettre de n’éprouver que de petits chagrins. »

 

« La fugue –paraît-il- est un appel au secours et quelquefois une forme de suicide. Vous éprouvez quand même un bref sentiment d’éternité. Vous n’avez pas seulement tranché les liens avec le monde, mais aussi avec le temps. Et il arrive qu’à la fin d’une matinée, le ciel soit d’un bleu léger et que rien ne pèse plus sur vous. Les aiguilles de l’horloge du jardin des Tuileries sont immobiles pour toujours. Une fourmi n’en finit pas de traverser la tache de soleil. »

 

 

Dora Bruder de Patrick Modiano, Editions Gallimard, Collection Folio, ISBN 2070408485, 04/1999, 144 pages

 

Par Sentinelle
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Samedi 10 janvier 2009


Le mot de l’éditeur :

 

En 1663, Louis-Henri de Montespan, jeune marquis désargenté, épouse la somptueuse Françoise « Athénaïs » de Rochechouart. Lorsque cette dernière accède à la charge de dame de compagnie de la reine, ses charmes ne tardent pas à éblouir le monarque – à qui nulle femme ne saurait résister. D’époux comblé, le Montespan devient alors la risée des courtisans. Désormais, et jusqu’à la fin de ses jours, il n’aura de cesse de braver l’autorité de Louis XIV et d’exiger de lui qu’il lui rende sa femme.

Lorsqu’il apprend son infortune conjugale, le marquis fait repeindre son carrosse en noir et orner le toit du véhicule d’énormes ramures de cerf. La provocation fait scandale mais ne s’arrête pas là. Le roi lui a pris sa femme, qu’à cela ne tienne : il séduira la sienne. Une fois introduit dans la chambre de la reine, seule la laideur repoussante de celle-ci le fera renoncer à ses plans. À force d’impertinences répétées, l’atypique, facétieux et très amoureux marquis échappera de justesse à une tentative d’assassinat, puis sera exilé sur ses terres jusqu’à sa mort. En ayant porté haut son indignation, y compris auprès du pape, le marquis de Montespan fut l’une des premières figures historiques à oser contester la légitimité de la monarchie absolue de droit divin. Il incarne à lui seul l’esprit révolutionnaire qui renversera un siècle plus tard l’Ancien Régime.

 

C’est mon premier roman lu de l’auteur, et je dois dire que j’ai passé un agréable moment de lecture en compagnie de M. de Montespan. Ce n’est pas toujours très relevé, il y a indubitablement du paillard et du grivois dans ces pages écrites mais aussi un esprit de contestation et d’opiniâtreté conférés au personnage principal qui finit par forcer le respect. Distrayant, ludique et insolent, le tout porté par une plume alerte et revigorante, ce roman est un excellent divertissement à conseiller un soir de pluie cafardeux. Ceci dit, Madame de Montespan en prend méchamment pour son grade et Monsieur de Montespan nous est dépeint comme un personnage aussi flamboyant que pitoyable tout en demeurant terriblement attachant. A lire comme une farce historique truculente, ni plus ni moins !


Des billets du même acabit : Caroline, Yohan, Bernard et BlueGrey

D’autres avis plus nuancés chez Ys , Beeshop et Motslus.


Le Montespan de Jean Teulé, Editions Julliards, ISBN 2260017231, 03/2008, 352 pages

Ce roman a reçu le Prix Maison de la presse 2008 et le Grand prix Palatine du roman historique 2008.

Par Sentinelle
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Mercredi 5 novembre 2008
La lecture de ce roman vient au meilleur moment, celui où j’éprouve le besoin d’une lecture plus accessible. Effectivement, entre le dernier Pynchon, que j’ai fini par abandonner, et le roman colossal « Central Europe » de William-T Vollmann, toujours en cours de lecture, je n’ai décidément pas choisi la facilité ces dernières semaines. Aussi, lorsque je suis tombée sur « Les déferlantes » à la bibliothèque, roman que je guettais depuis sa sortie et précédé d’une excellente réputation, je n’ai pas hésité une seconde à l’emprunter.

Me voilà donc transportée dans le Cotentin, à la pointe de la Hague, dans un village où vit quelques hommes aux caractères aussi rudes que le climat qui y sévit. La narratrice, une femme d’une quarantaine d’années, vient d’y trouver refuge depuis quelques mois.

« J’étais arrivée ici à l’automne, avec les oies sauvages, ça faisait un peu plus de six mois. Je travaillais pour le Centre ornithologique de Caen. J’observais les oiseaux, je les comptais, j’avais passé les deux mois d’hivers à étudier le comportement des cormorans les jours de grands froids. »

Arpenter les landes, observer les falaises et leurs oiseaux migrateurs dans ce lieu âpre et désolé, travail aussi répétitif que solitaire qui répond parfaitement à ses besoins quotidiens : en deuil de son compagnon, décédé après plusieurs mois de souffrance, elle se sent depuis lors habitée par un sentiment de perte et de manque absolu.

« Des mois que j’étais sans toi. Le manque absorbait tout. Il absorbait même le temps. Jusqu’à l’image de toi.»

Si elle est mal payée pour ce travail, elle est néanmoins logée dans un ancien hôtel :

« Cent mètres après l’auberge, juste le quai à traverser, une maison bâtie en bout de route, presque dans la mer. Avec rien autour. Les jours de tempête, seulement le déluge. Les gens d’ici disaient qu’il fallait être fou pour habiter dans un tel endroit. Ils lui avaient donné ce nom, le Griffue, à cause des bruits d’ongles que faisaient les branches des tamaris en grinçant contre les volets. »

Les gens d’ici, ce n’est rien d’autres qu’une poignée d’hommes : il y a les colocataires Raphaël le sculpteur et sa sœur Morgane, dont Max - le benêt du village - est fou amoureux, il y a Lili la tenancière du bar et la Mère, il y a Théo l’ancien gardien de phare, père de Lili et séparé de la Mère, sans oublier la vieille Nan, que tout le monde craint et dit être à moitié folle et Monsieur Anselme, fervent admirateur de Jacques Prévert, qu’il fréquentait lorsque ce dernier habitait dans sa maison à Omonville-la-Petite dans la Manche, ultime demeure du célèbre poète qui y sera enterré lorsqu’il mourut des suites d'un cancer du poumon.
Pour eux, elle est la Horsain, l’étrangère, celle qui n’était pas née de là.


« Pour toi, j’étais Ténébreuse. Ce nom dans ta bouche, tu m’appelais comme ça. Tu disais que ça venait de mes yeux et de tout ce qui les hantait. »

Lambert fait son apparition un jour de grande tempête, où le ciel bas et sombre, le bruit du vent assourdissant et les vagues noires sous la violence s’emmêlent comme des corps, ces déferlantes qui inondent le quai comme si la mer remontée sur les terres avait tout englouti. Sur la plage dévastée, la vieille Nan croit reconnaître en lui le visage d'un certain Michel. D'autres, au village, ont pour lui des regards étranges. Cet homme intrigue la Horsain : ne serait-il pas le fils Perack, cet enfant qui avait perdu sa famille, noyée la nuit où leur voilier s’est retourné en revenant d’Aurigny, il y a maintenant quarante ans. Ce fils Perack qui en veut depuis à la mer. Mais n’en veut-il pas plutôt aux hommes ? Plus particulièrement à Théo, l’ancien gardien de phare, qu’il accuse d’avoir éteint momentanément la lanterne du phare la nuit du drame. Tous semblent avoir quelque chose à taire, et la Horsain va s’employer à trouver les réponses aux questions qui ne cessent de la hanter depuis l’apparition de Lambert.

Le poids du secret, le deuil, la perte, le manque, la solitude, l’absence et les amours perdus, le tout porté par une écriture âpre qui va à l’essentiel. Voilà un roman qui n’usurpe pas sa réputation ! Même si l’intrigue se dévoile trop aisément à mi-parcours du chemin, je n’ai pas boudé mon plaisir de lecture dans ce huis clos au bout du monde de la pointe du Cotentin.


« Les vents qui soufflent les jours de tempête sont comme des tourbillons de damnés. On dit qu’ils sont des âmes mauvaises qui s’engouffrent à l’intérieur des maisons pour y prendre ce qu’on leur doit. On, c’est-à-dire ceux qui restent, les vivants. »


Appréciation : note.gif note.gif note.gif note.gif

 

Editions du Rouergue, Collection La brune, ISDN 2841569349, 02/2008, 524 pages


Par Sentinelle
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Mercredi 24 septembre 2008

Quatrième de couverture

Je m'appelle Brodeck et je n'y suis pour rien. Je tiens à le dire. Il faut que tout le monde le sache. Moi je n'ai rien fait, et lorsque j'ai su ce qui venait de se passer, j'aurais aimé ne jamais en parler, ligoter ma mémoire, la tenir bien serrée dans ses liens de façon à ce qu'elle demeure tranquille comme une fouine dans une nasse de fer. Mais les autres m'ont forcé : « Toi, tu sais écrire, m'ont-ils dits, tu as fait des études. » J'ai répondu que c'étaient de toutes petites études, des études même pas terminées d'ailleurs, et qui ne m'ont pas laissé un grand souvenir. Ils n'ont rien voulu savoir : « tu sais écrire, tu sais les mots, et comment on les utilise, et comment aussi ils peuvent dire les choses. Ca suffira. Nous on ne sait pas faire cela. On s'embrouillerait, mais toi, tu diras, et alors ils te croiront.

J’ai tellement aimé ce roman que je n’ai aucune envie d’argumenter le comment du pourquoi pour la simple raison que mes mots ne se hisseront jamais à la portée de mon ressenti et ne pourront qu’être incomplets, insuffisants et au final décevants. Lisez-le, un point c’est tout. Mais je crains également que ces quelques courtes phrases ne vous donnent l’impression que, décidemment, je n’ai guère envie de me pencher sur la question et que je me contente de bien peu, raison pour laquelle je vais tout de même essayer d’en dire un peu plus.

On peut présenter « Le rapport de Brodeck » comme l’anti-thèse du roman « Les bienveillantes » de Jonathan Littell : pas de noms de lieux, de personnages existants, de chiffres, de héros torturé mais un petit village sans nom ni localisation précise, des hommes comme les autres, une histoire à hauteur d’hommes, lui conférant par là une authenticité et une puissance rare.

« Le rapport de Brodeck » est avant tout l’histoire de Brodeck, survivant d’un camp de la mort qui revient dans son village après la fin des combats, au plus grand étonnement des villageois qui avaient déjà gravé son nom sur l’édifice du village commémorant les victimes de la guerre. Il nous livrera son histoire, celle où il fut une victime parmi tant d’autres mais également l’histoire de cet étranger, l’Anderer, l’autre, qui deviendra une victime supplémentaire de l’après-guerre, après être venu s’installer dans le village pour mourir assassiné quelque temps plus tard par les villageois. Une sentence impitoyable pour avoir oser leur tendre un miroir dans lequel ils n’avaient aucune envie de se reconnaître. Pour se dédouaner, ils demanderont à Brodeck, qui a comme métier la rédaction de rapports pour l’administration, d’écrire un compte-rendu des événements qui ont conduit à cet acte auquel il n’a pas participé.

Ce sujet, déjà pas banal en soi, sert de canevas pour aborder notre humanité dans ce qu’elle comporte de plus sombre et de plus effrayant : la lâcheté des hommes, la peur, la recherche du bouc émissaire, la délation, la trahison, la cupidité, la haine, la violence, le mépris, l’humiliation… un voyage difficile qui nous remue au plus profond de nous.

Un grand roman d’un grand auteur. Un roman qui fait peur aussi : quel est ce bourreau qui se tapit en moi ?

Extrait du roman :


« Ne me demandez pas son nom, on ne l'a jamais su. Très vite les gens l'ont appelé avec des expressions inventées de toutes pièces dans le dialecte et que je traduis: Vollaugä - Yeux pleins - en raison de son regard qui lui sortait un peu du visage; De Murmelnër - Le Murmurant - car il parlait très peu et toujours d'une petite voix qu'on aurait dit un souffle; Mondlich - Lunaire - à cause de son air d'être chez nous tout en n'y étant pas; Gekamdörhin - Celui qui est venu de là-bas. Mais pour moi, il a toujours été De Anderer - L'Autre -, peut-être parce qu'en plus d'arriver de nulle part, il était différent, et cela, je connaissais bien: parfois même, je dois l'avouer, j'avais l'impression que lui, c'était un peu moi. »

Extrait d’une interview parue dans le journal « La libre Belgique » :


Après "Les Ames grises", qui obtint le Renaudot en 2003 et avait pour toile de fond la Première Guerre, c'est la Seconde qui semble avoir inspiré ce roman saisissant...

Brodeck, "revenu d'où on ne revient pas", s'intéresse à ce qui dérange. Une nuit, j'ai rêvé d'une... phrase qui est, mot pour mot, celle par laquelle commence le livre : "Je m'appelle Brodeck et je n'y suis pour rien." Elle fut le déclencheur d'un roman qui se préparait sans doute en moi depuis plus de vingt ans. Je voulais parler du principe du génocide. Qu'une part de l'humanité veuille en exterminer une autre est un comportement qui n'en finit pas de m'interpeller : qu'il s'agisse de la Shoah, du Cambodge, du Rwanda, c'est l'horreur sans nom. Je voulais évoquer le principe de collectif, d'altérité, aborder le grand problème de la mémoire et de l'oubli. Brodeck est dans un trop-plein de mémoire. C'est un livre qui évite le pardon.


Les avis de Sophie, Chaperlipopette, Bibliomane, Pom et Bellesahi, tous très positifs.


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Editions Stock, ISBN 2234057736, 08/2007, 400 pages

Prix Goncourt des lycéens 2007



Par Sentinelle
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