Littérature francophone

Vendredi 27 novembre 2009 5 27 11 2009 15:19



« J'ai laissé partir mon père sans écouter ce qu'il avait à me dire, le combattant qu'il avait été, le Résistant, le héros. J'ai tardé à le questionner, à moissonner sa mémoire. Il est mort en inconnu dans son coin de silence. Pour retrouver sa trace, j'ai rencontré Beauzaboc, un vieux soldat de l'ombre, lui aussi. J'ai accepté d'écrire son histoire, sans imaginer qu'elle allait nous précipiter lui et moi en enfer... »





Marcel Frémaux, ancien instituteur et journaliste pendant six ans en tant que correspondant local pour La Voix du Nord, est aujourd’hui devenu biographe familial. A force d’écouter et de regarder la vie des autres, l’idée lui est venue de devenir biographe des ‘petits riens’ des gens, leur offrant des mots là où on lui prête une vie. Ni psychologue ni confesseur, juste un homme qui propose ses services pour mettre en mots les souvenirs des gens, les rédiger et ensuite les imprimer afin d’en faire des livres à compte d’auteur destinés exclusivement aux amis et membres de la famille du client.

Un travail tranquille jusqu’au jour où se présente à son bureau Lupuline Beuzaboc. Cette jeune femme lui demande de rencontrer son père, un homme âgé aujourd’hui de 85 ans et ancien Résistant qui lui contait - petite fille avant de s'endormir - ses exploits de résistant, afin qu'il écrive sa biographie pour offrir à son père en cadeau le récit de sa vie.

Une demande qui suscitera une implication inhabituelle dans son travail de biographe : le propre père de Marcel Frémaux, ancien Résistant lui-même, avait toujours refuser de se confier à son fils. Tant et si bien que cet homme simple, terne, cet homme aux gestes murmurés et au corps frêle avait fini par faire douter son fils de sa vaillance. Ce rendez-vous manqué avec son père, Marcel Frémaux compte peut-être le rattraper en devenant le biographe du père de Lupuline, un homme fort et attachant, un peu comme si partir sur les traces de ce père lui permettait de partir sur les traces du sien…

Mais très vite Marcel Frémaux se met à douter de la véracité des dires de Beuzaboc, et contrairement à son habitude, va commencer à enquêter pour vérifier les faits tels qu’énoncés par ce soi-disant Résistant…

Sorj Chalandon revient sur des thèmes qui lui sont chers : les liens familiaux, les êtres qui se croisent mais qui ne cessent de se manquer, le mensonge, le doute, le poids des choix que nous posons sur nos vies, l’engagement, la trahison, l’usurpation et la culpabilité sans oublier le pardon et le besoin de rédemption. La légende de nos pères, c’est aussi avant tout l’importance de la transmission de notre histoire, ce que nous sommes mais aussi ce que nous ne sommes pas, un ensemble parfois confus reprenant des éléments vécus personnellement ou pas mais qui témoignent tous de ce qui fut et d’où l’on vient. Un récit très dépouillé, aux phrases courtes et élaguées, taillées pour aller dans le vif des sentiments et des actes posés.


La légende de nos pères de Sorj Chalandon, Editions Grasset & Fasquelle, ISBN 2246726212, 08/2009, 253 pages


Du même auteur :

 
Par Sentinelle
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Lundi 16 novembre 2009 1 16 11 2009 11:56

Quatrième de couverture

Oscar Nexus a tué trois personnes dans la rue, puis il s'est endormi sur les cadavres. Nexus est un marginal auquel son emploi de veilleur de nuit n'a donné qu'un ancrage très fragile dans la réalité. Interné dans une clinique, il est pris en charge par Joachim Traumfreund, un médecin atypique et brillant qui a participé dans sa jeunesse aux mouvements de réforme de la psychiatrie. C'est à lui et à Paulus Rilviero, un officier de police, qu'on confie le soin de tirer au clair les mobiles de Nexus et de déterminer s'il est responsable de ses actes. Afin de se consacrer à ce cas intriguant, Traumfreund transfère le criminel dans une annexe de la clinique, un bâtiment situé dans un coin de montagne que l'hiver isole peu à peu. Une fois sur place, nos deux enquêteurs découvrent que Nexus est un dormeur pathologique qui reprend nuit après nuit le fil du même Grand Rêve. Pour comprendre son crime, Traumfreund et Rilviero vont devoir s'immerger dans cet univers onirique où Nexus mène une véritable vie parallèle. Captivés par les récits du meurtrier, ils sont parfois rattrapés par le doute : comment être sûrs qu'ils n'ont pas affaire à un fabulateur ? A partir de ce fait divers, Les Veilleurs nous entraîne dans une exploration passionnante des territoires de la folie et du sommeil. Reprenant certains codes des grands thrillers hollywoodiens, l'auteur compose une fresque sur la place de l'imaginaire dans la société moderne, plus rationaliste qu'aucune autre, mais aussi fascinée par les mondes virtuels et les faces nocturnes de la réalité.



Comment ne pas être appâté par un tel résumé ? Premier roman très remarqué d’un jeune auteur, qualifié de révélation de la rentrée littéraire 2009 par certaines critiques, « Les veilleurs » ne pouvait que susciter ma curiosité : qu’en était-il de ce roman décrit comme extraordinaire par certains et décevant par d’autres ? Où allais-je me situer sur l’échelle de satisfaction après lecture ? Force est de constater que je me situe à mi-chemin entre les deux extrêmes : si je ne crie pas au génie ni au roman sensationnel, je ne le trouve pas insignifiant ou ordinaire pour autant.

D’abord ce roman est ambitieux, très ou trop peut-être ? Mélangeant allégrement les genres (fiction politico-sociale et psycho-philosophique, polar, science-fiction, thriller), il prend le risque de décourager le lecteur qui peut se perdre dans les méandres du récit, se trouvant emmêlé dans un fatras de questions philosophiques, environnementales, sociétales et relationnelles qui peuvent l’excéder ou du moins l’éloigner de la trame au fur et à mesure de son avancement. Ajoutez à cela certains passages au style un peu lourd et alambiqué et certaines longueurs (on a parfois l’impression de faire du surplace) et vous comprendrez aisément pourquoi certains lecteurs se lassent de l’histoire et finissent même par s’y ennuyer.

Je suis moi-même passée par ces différentes phases si ce n’est que l’intrigue est bien fichue et tient en haleine jusqu’au bout : Nexus est-il un manipulateur de génie, un usurpateur, un fabulateur ou un témoin, une sorte d’homme passerelle entre deux mondes ? Le monde onirique qu’il décrit existe-t-il vraiment ? Peut-il passer d’un monde à l’autre en passant par le sommeil et le rêve ? Cette question nous vrille et nous taraude tout au long du récit, nous poussant à tourner les pages pour connaître la suite du récit, guettant un indice, une phrase, une anecdote pouvant nous mettre sur la voie de la vérité.

Il y a également de très bonnes trouvailles dans cette histoire, dont celle du Bateau-Pierre, œuvre architecturale aux pièces changeantes et mouvantes d’un ingénieur délirant - ancien patient du clinicien Joachim Traumfreund qui la lui transmet en remerciement de ses soins - une immense maison perdue et totalement isolée dans les montagnes et dans laquelle vont se retrouver les protagonistes.

Au final, un premier roman touffu, ambitieux, qui ne fait pas dans la facilité mais qui se perd quelquefois, ne manquant certes pas de qualités sans pour autant être dénué de certains défauts. Un premier roman qui n’a peut-être pas soulevé chez moi une adhésion sans réserve mais qui m’a intriguée et fait passer un bon moment de lecture. L’auteur est jeune et cela se sent. Mais il a sans conteste du talent, et je suis bien curieuse de découvrir la suite de son œuvre lorsqu’il gagnera en maturité (l’auteur n’a que 26 ans après tout) et en simplicité, dans le bon sens du terme.

Extrait [p.22] :


« Plusieurs personnes intelligentes affirment que l’homme n’est pas une chose en soi mais une histoire qu’il se raconte à lui-même. On pourrait de la sorte construire sa vie par la parole. Je n’ai aucun moyen de savoir si cette proclématie est vraie. Si je décide de l’admettre, ça me laisse de la marge : je suis un homme capable de parler longtemps, de mettre sur pied des dizaines d’histoires minuscules ou de leur servir le Grand Récit. Je ferai de Nexus ce que je souhaite, jamais ce qu’ils attendent de moi. Avouons : je m’y suis pris très en avance. J’ai déjà commencé. »

Merci aux éditions Le Seuil et à l’opération « Masse critique » de Babelio pour m’avoir permis de découvrir ce premier roman prometteur.



D’autres avis sur Blog-O-Book.

Les veilleurs de Vincent Message, Edition Le Seuil, Collection Cadre rouge, ISBN 202099707X, 08/2009, 630 pages.


Par Sentinelle
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Lundi 2 novembre 2009 1 02 11 2009 09:18
Quatrième de couverture

Eléazard von Wogau, héros inquiet de cette incroyable forêt d'histoires, est correspondant de presse au fin fond du Nordeste brésilien. On lui laisse un jour un fascinant manuscrit, biographie inédite d'un célèbre jésuite de l'époque baroque. Commence alors une enquête à travers les savoirs et les fables qui n'est pas sans incidences sur sa vie privée. Comme si l'extraordinaire plongée dans l'univers d'Athanase Kircher se répercutait à travers les aventures croisées d'autres personnages, tels Elaine, archéologue en mission improbable dans la jungle de Mato grosso, Moéma, étudiante à la dérive, ou bien Nelson, jeune gamin infirme des favelas de Pirambu qui hume le plomb fondu de la vengeance.

Nous sommes au Brésil, dans le pays des démesures. Nous somme aussi dans la terra icognita d'un roman monstre. On songe au réalisme magique des Borges et Cortazar, à Italo Calvino ou Umberto Eco, ou encore Potocki et son Manuscrit trouvé à Saragosse, sans jamais épuiser la réjouissante singularité de ce roman palimpseste qui joue à merveille des mises en abyme et des vertiges spéculaires.


J’ai lu ce gros pavé - près de 800 pages - comme un roman feuilletonesque, reprenant chaque jour ma lecture en lisant un chapitre ou deux, contente de retrouver tous ces personnages et de poursuivre mon voyage dans le temps - à la lecture du manuscrit inédit trouvé à la Bibliothèque nationale de Palerme, datant du XVIIe siècle et portant sur le très célèbre (à son époque du moins) Athanase Kircher, mais également dans l’espace - le Nordeste brésilien contemporain occupant la place centrale de ce récit dantesque (surtout dans sa dernière partie) et picaresque à la fois.

Ce roman est très difficile à résumer de par sa richesse, sa complexité, son foisonnement et son érudition : roman d’aventure mais aussi psychologique, philosophique, historique, politique, il y en a pour tous les goûts ! Sachez néanmoins que nous suivons la destinée de plusieurs personnages plus ou moins entremêlés et que l’auteur ne se prive pas de faire quelques parallèles entre l’époque baroque et la société contemporaine, que ce soit au niveau des croyances, des rites, des prises de drogues hallucinogènes, de la quête des origines et de la vérité, de la recherche d’un savoir et d’un idéal souvent trompeur et finalement assez décevant. Sachez également que ce roman sombre petit à petit dans une certaine noirceur et un pessimisme certain, pouvant désarçonner et troubler quelque peu le lecteur…

Un regret tout de même : j’aurai aimé mieux connaître les personnages, qui manquaient parfois un peu d’épaisseur et d’espace pour se mouvoir et se développer comme ils l’auraient mérité. Cela peut sembler paradoxal vu le nombre conséquent de pages du roman mais il aurait peut-être fallu soit restreindre le nombre de personnages soit leur laisser plus d’espace pour leur permettre de se déployer pleinement, ayant eu trop souvent le sentiment de les survoler alors que j’aurai tant voulu m’attarder un peu plus à leurs côtés. Même frustration en ne sachant pas trop ce que deviendront certains personnages à la fin du récit, ayant eu l’impression de les abandonner un peu trop rapidement à mon goût.

A noter que les éditions Zulma nous offrent là un beau livre dans tous les sens du terme, ayant eu beaucoup de plaisir au toucher des pages et de la couverture. Et bien oui, je suis sensible à ce genre de détails qui apportent un plus et qui participent grandement à mon plaisir de lectrice ;-)

Et pour terminer ce billet, une petite citation piochée dans ce roman fleuve, tellement pleine de véracité et de bon sens :


« La certitude d’être dans son bon droit est toujours le signe d’une vocation secrète pour le fascisme ».In Carnets d’Eléazard, chapitre XII, p. 303

Là où les tigres sont chez eux de Jean-Marie Blas de Roblès, Editions Zulma, ISBN 284304457X , 08/2008, 774 pages

Prix Médicis 2008, Prix de la Fnac 2008 et Prix Jean Giono 2008.




Par Sentinelle
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Lundi 26 octobre 2009 1 26 10 2009 12:39

Quatrième de couverture

Quelque part dans une Amérique du Sud imaginaire, trois femmes d'une même lignée semblent promises au même destin : enfanter une fille et ne pouvoir jamais révéler le nom du père. Elles se nomment Rose, Violette et Vera Candida. Elles sont toutes éprises de liberté mais enclines à la mélancolie, téméraires mais sujettes aux fatalités propres à leur sexe. Parmi elles, seule Vera Candida ose penser qu'un destin, cela se brise. Elle fuit l'île de Vatapuna dès sa quinzième année et part pour Lahomeria, où elle rêve d'une vie sans passé. Un certain Itxaga, journaliste à L'Indépendant, va grandement bouleverser cet espoir. Un ton d'une vitalité inouïe, un rythme proprement effréné et une écriture enchantée. C'est ce qu'il fallait pour donner à cette fable la portée d'une histoire universelle : l'histoire des femmes avec leurs hommes, des femmes avec leurs enfants. L'histoire de l'amour en somme, déplacée dans l'univers d'un conte tropical, où Véronique Ovaldé a rassemblé tous les thèmes - et les êtres - qui lui sont chers.

Véronique Ovaldé avait déjà retenu mon attention lors de la lecture de son roman « Déloger l’animal », paru en 2005. Un sujet original à l’atmosphère étrange, mélancolique et onirique, le tout porté par une plume poétique et une auteure que j’allais suivre sans aucun doute. Et puis j’ai lu « Et mon cœur transparent », paru en 2008. Alors là, déception ! Je suis restée sur les quais, tellement d’ailleurs que je me souviens à peine de cette lecture, qui n’a décidément pas laissé beaucoup de traces dans ma mémoire. J’avoue ma lâcheté : je n’ai pas voulu écrire un mauvais billet sur ce roman, appréciant l’écriture de l’auteure et me disant que c’était peut-être de ma faute si j’étais passée à côté d’un roman qui a tout de même su trouver son public et qui reçu le Prix France Culture/Télérama 2008. Cette impression mitigée à la lecture de son avant dernier roman ne m’a donc pas du tout détournée de Véronique Ovaldé, et c’est avec curiosité que je me suis lancée à la lecture de son très remarqué dernier roman « Ce que je sais de Vera Candida », sélectionné pour le prix Goncourt 2009.

Autant le dire tout de suite, j’ai passé un très bon moment de lecture, ayant retrouvé avec plaisir la plume gracieuse et poétique de Véronique Ovaldé ainsi que son ton particulier où l’atmosphère mélancolique et onirique se font la part belle, avec cette touche originale de réalisme magique qui la distingue de la plupart des écrivains français contemporains. Avec ce roman sur la filiation et la transmission, la féminité et la maternité, la fragilité et la faiblesse des femmes mais aussi leur désir d’émancipation et leur rage de vivre malgré le poids du passé, Véronique Ovaldé m’a conquise définitivement !

Extrait :


« Les vies se transforment en trajectoire. Les oscillations, les hésitations, les choix contrariés, les déterminations familiales, le libre arbitre réduit comme peau de chagrin, les deux pas en avant trois pas en arrière sont tous gommés finalement pour ne laisser apparaître que le tracé d’une comète. C’est ainsi qu’Itxaga devint peu à peu ce qu’il est encore et que, de loin, on ne pouvait lui imaginer une autre vie que la sienne. »


D’autres avis sur Blog-O-Book.


Ce que je sais de Vera Candida de Véronique Ovaldé, Editions de l’Olivier, ISBN 287929679X, 08/2009, 292 pages


Lire aussi le billet suivant :




Par Sentinelle
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Mardi 13 octobre 2009 2 13 10 2009 18:18

Si la figure centrale du livre est bien évidemment Jan Karski, ce récit s’articule également autour de plusieurs axes principaux tels que le devoir et la responsabilité du témoin, la question polonaise, l’extermination des juifs et la complicité passive des Alliés qui ‘savaient’.

Un récit découpé en trois parties qui se complètent et se juxtaposent afin de mieux approcher le parcours insensé d’un homme porteur d’un message ultime qu’il ne cessera de clamer à la surface du monde, un homme devenu malgré lui un personnage digne de la mythologie grecque, ne devant rien envier à cette pauvre Cassandre douée du don de prophétie mais condamnée à ne jamais être entendue.

La première partie reprend le témoignage de Jan Karski face à la caméra de Claude Lanzmann lors du tournage de La Shoah , la deuxième partie est un résumé de l’autobiographie de Jan Karski et la troisième partie est celle romancée par Yannick Haenel, chaque partie n’étant jamais redondante par rapport à l’autre mais offrant un éclairage différent et complémentaire.

Une évidence s’impose : la vie de Jan Karski est absolument incroyable, et le résumé de son autobiographie dans la deuxième partie n’est pas de trop pour nous aider à mieux comprendre et saisir le chemin parcouru par Jan Karski durant la guerre : prisonnier par les Soviétiques, remis aux mains des Allemands, il s’évade et rejoint la Résistance avant d’être repris par la Gestapo pour mieux s’évader une nouvelle fois et rejoindre définitivement la Résistance.

Jan Karski aborde souvent la question polonaise et son sentiment d’injustice lorsque les Alliés abandonne la Pologne, que ce soit lors du démantèlement du pays que lors de l’insurrection de Varsovie, laissant les Polonais se faire massacrer. Une Pologne continuellement abandonnée par l’Europe, par l’histoire, par la mémoire du temps. Pourtant, la Pologne n’a aucune leçon a recevoir de personne : son gouvernement n’a jamais pactisé avec l’occupant nazi et la résistance s’est mise en place dès l’invasion des communistes et des nazis.

Mais pendant que la Pologne vit une guerre d’occupation, le peuple juif polonais est confronté à la fin du monde et à l’extermination. Et c’est bien sa rencontre avec deux hommes juifs, un sioniste et un leader du Bund, qui changera à jamais sa destinée. Ces hommes ont besoin d’un témoin afin qu’il prévienne les Alliés que les Juifs d'Europe sont en train de se faire exterminer.

Jan Karski veut les aider : il fera un rapport à Londres et parlera du sort des juifs aux membres des gouvernements anglais et américains, qui - sans défense - ont besoin que les puissances alliés leur viennent en aide. Il ne se contentera pas d’être un simple porte-parole mais deviendra un témoin oculaire, de manière a être le plus convainquant possible aux yeux du monde pour demander leur intervention. Pour ce faire, ces deux hommes lui proposent de se rendre avec eux dans le ghetto de Varsovie, en y pénétrant par un passage secret qu’utilise la Résistance : une maison dont la porte d’entrée donne à l’extérieur du ghetto et dont la cave mène à l’intérieur.


« Cette maison, écrit Jan Karski, était devenue comme une version moderne du fleuve Styx qui reliait le monde des vivants avec le monde des morts. »

Pour délivrer son message, Jan Karski n’hésitera pas à traverser l'Europe en guerre, alerter les Anglais et rencontrer le président Roosevelt en Amérique. Un témoignage qui sera écouté mais jamais entendu par les élites, un témoignage qui ne changera rien, qui n’ébranlera pas la conscience du monde, qui n’empêchera pas l’extermination de la population juive d’Europe, alors que les Alliés ‘savaient’ mais préféraient faire semblant de ne pas savoir : jouer l’ignorance était bien plus facile pour justifier une non-intervention. Pour Jan Karski, ne rien vouloir savoir, c’était nier son indifférence au sort de milliers de juifs, ne rien vouloir savoir, c’était les laisser se faire exterminer afin d’éviter leur rapatriement, ne rien vouloir savoir, c’était enfin devenir complice passivement de cette barbarie.

« […] j’ai compris qu’il ne serait plus jamais possible d’alerter la « conscience du monde », comme me l’avaient demandé les deux hommes du ghetto de Varsovie ; j’ai compris que l’idée même de « conscience du monde » n’existerait plus. C’était fini, le monde entrait dans une époque où la destruction ne trouverait bientôt plus d’obstacle, parce que plus personne ne trouverait rentable de s’opposer à ce qui détruit. »

La lecture de « Jan Karski » de Yannick Haenel m’a demandée du temps, non pas que le récit soit long mais parce que j’avais besoin d’interrompre ma lecture pour reprendre mon souffle. Je pourrais d’ailleurs vous en parler encore et encore, citer de nombreux autres passages sensibles, prenants, émouvants, percutants. Lisez-le plutôt !


Jan Karski Georgetown Campus


« Lorsque une fois dans sa vie on a été porteur d’un message, on l’est pour toujours. Au moment où vous fermez l’œil, à ce moment précis où le monde visible se retire, où vous êtes enfin disponible, les phrases surgissent. Alors la nuit et le jour se mélangent, à chaque instant le crépuscule se confond avec l’aube, et les phrases en profitent. La voix tremble un peu, comme une petite flamme. On y croit à peine, on a du mal à la concevoir, mais elle est bien vivante, et quand elle se met en mouvement, ça fait une brève incandescence, quelque chose de timide et rapide à la fois, d’incontestable, qui passe par le chas d’une aiguille. Vous reconnaissez tout de suite la voix des deux hommes du ghetto de Varsovie : comme tous les messagers, vous êtes devenu le message. Jamais un seul jour de ma vie je n’ai réussi à penser à autre chose qu’au message du ghetto de Varsovie, toute ma vie je n’ai fait que penser à ça : penser au message de Varsovie, et lorsque je croyais penser à autre chose, c’est au message de Varsovie que je pensais.» [p.118-119]

L'avis de Bene, aussi conquise que moi. Esmeraldae nettement moins.

Jan Karski de Yannick Haenel, Editions Gallimard, Collection L’infini, ISBN 2070123111, 09/2009, 186 pages
Par Sentinelle
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Dimanche 6 septembre 2009 7 06 09 2009 18:44

  

« Il poussa la porte qui donnait sur la balustrade et le jardin de derrière et il vit soudain l'ombre de sa femme morte qui se tenait à ses côtés. Ils marchèrent sur la pelouse.

Il se prit de nouveau à pleurer doucement. Ils allèrent jusqu'à la barque. L'ombre de Madame de Sainte Colombe monta dans la barque blanche tandis qu'il en retenait le bord et la maintenait près de la rive. Elle avait retroussé sa robe pour poser le pied sur le plancher humide de la barque. Il se redressa. Les larmes glissaient sur ses joues. Il murmura : - Je ne sais comment dire : Douze ans ont passé mais les draps de notre lit ne sont pas encore froids. »



« Tous les matins du monde » nous conte les premières années d’apprentissage du jeune Marin Marais, futur violiste de la cour du roi Louis XIV qui fera ses premières gammes auprès de son maître janséniste monsieur de Sainte Colombe et de ses deux filles Madeleine et Toinette.

Ce très court roman, dépouillé et sobre, prend des allures de conte pour nous parler de l’essentiel dans la musique, à savoir non pas la virtuosité et la gloire que peut engendrer la maîtrise de son instrument mais l’émotion et les sentiments que le musicien arrive à nous transmettre à travers son art, avec humilité et sans vanité aucune. Véritable hymne à la sincérité, la pureté, la sobriété et la simplicité, sans oublier une certaine austérité, Pascal Quignard applique ces préceptes à son propre talent d’écrivain. Il y a beaucoup de mélancolie dans ce récit, mais aussi parfois quelques rayons de lumière qui viennent irradier quelque peu cette tristesse de ton, faisant penser à ces toiles de peintres utilisant la technique du clair-obscur que j’affectionne particulièrement.




J’ai acheté ce roman en mars 2007, lors de notre toute première rencontre organisée en Auvergne par les membres du forum Parfum de Livres. Nous avions pris à cette occasion un lunch dans la charmante librairie Le point d’orgue, localisée dans le beau village de Souvigny. Un très agréable souvenir…

J’ai pris connaissance de ce livre par l’adaptation qui en avait été faite par le réalisateur Alain Corneau, film que je n’ai jamais voulu visionner avant de pouvoir le lire auparavant, et ce afin d’être le moins possible parasitée par les images du film à la lecture du récit. Le film datant de 1991, j’ai donc mis un temps certain si pas un certain temps avant de réaliser ce vœu pieux mais pas totalement irréalisable non plus… j’ai tenu parole et je n’ai donc toujours pas vu le film à ce jour ! C’est donc avec joie que je vous annonce que je pourrais enfin voir ce long métrage qui me fait saliver depuis tant d’années :-)

Tous les matins du monde de Pascal Quignard, Editions Gallimard, Collection Folio, ISBN 2070387739, 11/2003, 116 pages

Par Sentinelle
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Dimanche 6 septembre 2009 7 06 09 2009 16:33

 


Nous sommes en Mayenne, une maison à l'orée d'un village. Tout est silencieux, les volets fermés et la porte close.  Nuit et jour pourtant, sept amis en franchissent le seuil.  Les uns après les autres, chacun son tour et chacun sa tâche.  S’accomplit ainsi le serment de sept âmes vives à deux âmes sombres : la parole donnée pour retarder le deuil. Voici l’histoire d’un mystère et d’une fraternité.

 

Une promesse a obtenu le prix Médicis 2006.


 




Ce roman ne s’est pas d’emblée imposé à moi au début de ma lecture, ayant eu un peu de mal à me laisser entraîner par cette histoire mais il a fini pas creuser son sillon en moi et m’a donc apprivoisée au fur et à mesure de ma lecture.

 

Au final, j’ai trouvé ce roman plein de finesses et de sensibilités, abordant par des personnages attachants et des mots simples un sujet douloureux et des émotions complexes. Un beau roman sur le deuil, l’amitié, l’engagement, la mémoire, le respect aussi. Un roman que j’ai finalement quitté à regret et qui nous interroge sur notre propre rapport à la mort et à la perte d'êtres chers...


 



Je me suis procuré ce roman à sa parution poche en décembre 2007.

Sans les conseils de mon amie Aériale du forum littéraire Parfum de Livres, qui m’avait également prêté son dernier roman à l’époque, à savoir l’excellent roman  Mon traître,  je ne l’aurais probablement jamais lu. Si «  Mon traître » s’était imposé à moi dès les premières lignes de lecture, ce ne fut pas du tout le cas de ce deuxième roman  « Une promesse », qui a mis plus de temps à me convaincre.

Ceci étant dit, j’ai finalement autant apprécié l’un que l’autre, pour des raisons très différentes.  Sorj Chalandon est décidemment un très bon auteur qui arrive à me toucher au plus près, devenant ainsi tout doucement une valeur sûre en ce qui me concerne. Un auteur qui a écrit à ce jour quatre romans (« Le petit Bonzi », « Une promesse », « Mon traître » et son tout dernier « La légende de nos pères », paru dans la foulée de la rentrée littéraire 2009). 

 

Une promesse de Sorj Chalandon, Editions LGF, Collection Le livre de Poche, ISBN 2253121142, 12/2007, 217 pages

 

Par Sentinelle
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Samedi 29 août 2009 6 29 08 2009 21:43

Edimbourg, 1874. Jack naît le jour le plus froid du monde et son cœur en reste gelé. Mi-sorcière mi-chaman, la sage-femme qui aide à. l'accouchement parvient à sauver le nourrisson en remplaçant le cœur défectueux par une horloge. Cette prothèse fonctionne et Jack vivra, à condition d'éviter toute charge émotionnelle : pas de colère donc, et surtout, surtout, pas d'état amoureux. Mais le regard de braise d'une petite chanteuse de rue mettra le cœur de fortune de notre héros à rude épreuve prêt à tout pour la retrouver, Jack se lance tel Don Quichotte dans une quête amoureuse qui le mènera des lochs écossais jusqu'aux arcades de Grenade et lui fera connaître les délices de l'amour comme sa cruauté. Conte désuéto-moderne mâtiné de western-spaghetti, La Mécanique du Cœur vibre d'une rugueuse force poétique où l'humour est toujours présent. Mathias Malzieu soumet aux grands enfants que nous sommes une réflexion très personnelle sur la passion amoureuse et le rejet de la différence, donnant naissance à un petit frère de Pinocchio qui aurait fait un tour chez les Freaks de Todd Browning.


Mon billet sera très court mais ira à l’essentiel : quel délicieux roman !

Truffé de poésies et de fantaisies, ce conte pour adultes ne pourra que ravir les lecteurs ayant gardé leur âme d’enfant. Il y a du Tim Burton dans ce Mathias Malzieu là, le récit lorgnant plus du côté gothique et mélancolique que du conte de fée.  Un vrai bonheur de lecture que je conseille vivement aux lecteurs qui aiment se laisser porter par leur imaginaire, d’autant plus qu’il est paru depuis quelques mois en format poche, alors pourquoi s’en priver encore ?  


La mécanique du coeur de Mathias Malzieu, Editions Flammarion, 10/2007, 177 pages

Existe également au format Poche dans la collection J’ai lu Roman, 03/2009, 155 pages

Par Sentinelle
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Lundi 3 août 2009 1 03 08 2009 09:45

Quatrième de couverture

" Est-ce l'alcool en carafon, le cuir brun, le mobilier vieux chêne, le feu qui crépite dans la cheminée ? Ce climat anglais où l'on s'assassine en grignotant des scones et en buvant du thé ? Il lui semble que chaque chose est bien à sa place, que chaque personne autour de cette table est un peu trop racée pour être honnête. S'appelle-t-on Ethel Brakefield dans la vie ? Ou Ernst von Sydow ? Ou même Lucas Cranach ? "

Un relais de chasse absent de tous les guides spécialisés. Cinq hommes, deux femmes, qui viennent des quatre coins de l'Europe et ne se connaissent pas. Sept chasseurs pris par la neige, qui doivent se défendre du froid, de la faim, de la paranoïa qui les guette. Prisonniers ? D'une île à la rigueur, mais d'une forêt ? Ils le sont pourtant, serrés par les arbres, piégés par la neige. L'un d'eux commence à douter : et s'ils n'étaient pas victimes du hasard, de la malchance ? Au fil des pages, René Derain acquiert la conviction qu'il est condamné, qu'il va mourir. Non pas de froid, de fatigue, de gangrène ; il sera assassiné. Il sent, dans son dos, le souffle d'une intelligence. Il sait qu'ils sont devenus de vulgaires pantins. Et que le piège ne demande qu'à se refermer. Un style vif et moderne, des personnages énigmatiques et ambivalents, La Délégation norvégienne est un roman fantastique au climat lourd et oppressant. Une mise en abyme vertigineuse !


C’est la piqûre de rappel de cathulu, dans son billet consacré à la sortie poche de ce roman, qui m’a remis en mémoire ce livre qui m’avait tapé dans l’œil à l’époque de sa parution et que j’avais un peu oublié entre-temps. Oubli réparé depuis lors !

Encore un roman qui se lit d’une traite avec plaisir mais qu’on referme en se disant qu’on en attendait plus. J’aime beaucoup les atmosphères oppressantes et les huis clos où un ensemble d’individus qui ne se connaissaient pas au départ doivent unir leurs forces pour lutter contre un oppresseur inconnu. La neige, le froid, la forêt, l’isolement constituent donc les ingrédients indispensables au genre et sont plutôt bien rendus. Dommage que les personnages aient si peu d’épaisseurs ! J’ai bien aimé aussi le traitement fantastique mais quel dommage également d’avoir déjà rencontrer le procédé utilisé dans d’autres œuvres, qu’elles soient cinématographiques ou littéraires. Au final, un bon roman qui se lit très vite, qui nous prend aux tripes et ce malgré le peu de consistance des personnages et le côté déjà-vu du procédé fantastique. Mais étant assez fan du genre, il se peut que des lecteurs moins assidus dans ce domaine soient totalement pris au dépourvu et pourront de ce fait mieux savourer tout le sel de l’histoire.

A noter : le dernier cahier du livre n'est pas massicoté sans pour autant que ce soit un défaut de l'éditeur. C’est au lecteur de passer au coupe-papier les dernières pages pour en connaître la fin, participant ainsi de plein pied à l’intrigue qui s’offre à nous.

Et pour terminer, n’attendez pas non plus que l’auteur vous donne toutes les cartes en main pour répondre à toutes vos questions : de nombreux coins sombres ne déroberont à vos tentatives de compréhension et de nombreuses questions resteront en suspend.


Hélène et Cathulu ont bien aimé, Clarabel et Fashion sont plus mitigées.


Par Sentinelle
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Lundi 11 mai 2009 1 11 05 2009 15:53



« Parfois je pense aux gens normaux et je les envie tellement fort que mon cœur n’est plus qu’une bouillie. »



« Je suis la plaie de ma famille. Je refuse de cicatriser. »



Dans ma maison sous terre porte avant tout sur notre rapport à la mort, le secret de famille servant de toile de fond. Peut-on tuer avec des mots ? Chloé aimerait beaucoup pouvoir écrire un livre qui pourrait tuer sa grand-mère, une femme qui lui a révélé par une tierce personne un terrible secret de famille, un secret qui la dévaste depuis lors.

« J’écris pour que tu meurs. Puisque tu es vivante, encore tellement vivante que c’en est indécent. Ce qu’il faut à présent c’est que tu lises ces lignes et qu’enfin tu crèves (…) ».

Lorsque l’histoire familiale mène à la perte d’identité, au chaos et la confusion :

« Il m’appelait l’enfant, il ne voulait pas d’une fille, il ne voulait pas de moi, mais je n’étais pas de lui.»

C’est dans un cimetière que Chloé va essayer de se reconstruire. Aux côtés de Théophile, Chloé va visiter les tombes, et entendre les morts un à un se confier. Chacun a son histoire, sa musique, sa chanson. Et sa leçon, peut-être. Qui pourrait être utile à la reconstruction de ce Moi saccagé ? Chloé Delaume nous parle de ce qu’elle connaît le mieux, à savoir de ses douleurs et de ses manques.

« Vécu mis en fonction, mais jamais inventé. Pas par souci de précision, pas par manque d’imagination. Pour que la langue soit celle des vrais battements de cœur. »

L’écriture originale et talentueuse d’une auteure qui aime nous surprendre : au détour d’une plume poétique, parfois crue, souvent singulière, voilà une auteure qui ne peut vous laisser indifférent. Une très agréable découverte !


Par Sentinelle
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