Nell, une Irlandaise dans la quarantaine, vit à Paris depuis plus de vingt ans. C'est une oenologue reconnue, l'une des rares femmes dans le monde à
avoir le statut de Master of Wine. Elle profite du calme de la vie parisienne comme d'un bon verre de rouge, en compagnie de Lulu, un caniche qu'elle méprise, et de son amant Henri, un homme
marié propriétaire d'un vignoble. Mais un coup de téléphone nocturne va venir briser le monde clos qu'elle a construit. Un voisin de sa fille unique Ali, qui vit en Irlande, lui donne à son sujet
d'inquiétantes nouvelles. Celles-ci vont obliger Nell à retourner dans son pays d'origine, ce qu'elle n'avait pu se résigner à faire depuis son arrivée en France, et cela non sans raison. Pierres
de mémoire est une poignante histoire d'amour maternel, dans laquelle l'auteur dissèque avec tendresse et précision les relations filiales, et interroge l'emprise d'un passé que l'on tente de
garder à distance.
Je ne connaissais pas du tout Kate O'Riordan avant la lecture de ce roman mais je peux vous assurer qu’elle figure déjà dans mon panthéon de la littérature irlandaise. Comme vous
pouvez vous en douter, on ne rit pas beaucoup en lisant les romans d’auteurs irlandais, celui-ci ne faisait pas exception à la règle.
Roman sur l’exil comme refuge, roman sur la filiation et la transmission, roman sur l’amour maternel avant toute chose, car comment ne pas culpabiliser et ne pas se sentir responsable de son
enfant aujourd’hui adulte mais tellement désorientée lorsqu’on sait tout ce qu’on lui a donné mais également tout ce qu’on lui a transmis malgré soi, à travers nos silences, non-dits, malentendus
et autres secrets les plus intimes.
Roman typiquement irlandais dans sa poésie d’un pays de pluie mais également dans la finesse psychologique de l’analyse des personnages, Kate O'Riordan nous plonge dans l’intimité d’une femme qui
se cherche après tellement d’années passées à fuir les siens et sa terre natale. Un retour au pays pour éviter toute répétition de la souffrance et du manque chez les siens mais aussi pour mieux
affronter ses propres démons lorsque la nécessité de revenir sur les traces de son passé se fait sentir si l’on veut pouvoir avancer sur le chemin de la vie. Un très beau roman porté par une très
belle plume.
D’autres avis chez Amanda Meyre, la muse agitée, Antigone, Cathulu et Aifelle
Extraits :
« Ca vous atteint par vagues, le manque de quelqu’un. […] Comme un bruit de fond qui crépite sourdement les jours bien remplis où l’on n’a pas le temps de réfléchir, une pointe acérée
lorsqu’on oublie un instant et que quelque chose vient raviver le souvenir. La culpabilité d’avoir oublié, ne serait-ce qu’une seconde. »
« Si seulement les gens pouvaient se contenter de ça, se dit Nell. Si seulement un geste tendre et un murmure apaisant pouvaient soulager la douleur de vivre ordinaire. Et pourtant,
il y a des moments où l'on n'a rien d'autre à faire face au chagrin que caresser et murmurer - tout notre savoir, toutes nos certitudes réduits à des gestes primaires et instinctifs ? Des
grognements de compassion quand les mots sont trop affectés, trop tout. »
Pierres de mémoire de Kate O'Riordan, traduit de l’irlandais par Judith Roze, Editions Joëlle Losfeld, Collection Littérature étrangère, 04/2009, 346 pages
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