Mercredi 23 juin 2010 3 23 /06 /Juin /2010 21:27

EntreCielEtTerre.jpg

  « Certains mots sont probablement aptes

à changer le monde,

ils ont le pouvoir de nous consoler et de sécher nos larmes.

  Certains mots sont des balles de fusil,

d’autres des notes de violon.

Certains sont capables de faire fondre la glace qui nous enserre le cœur

et il est même possible de les dépêcher

comme des cohortes de sauveteurs

quand les jours sont contraires et que nous ne sommes peut-être

ni vivants ni morts. »

 

 

Si certains mots ont le pouvoir de nous faire oublier la tyrannie du quotidien sans que cela porte vraiment à conséquences à la plupart d’entre-nous, trop contents que nous sommes de pouvoir nous procurer à si bon prix une heureuse et agréable parenthèse à nos vies rompues, ces mots peuvent aussi se révéler mortels à celui qui en oublie les contingences de la vie.

 

C’est ce qui arrive à Bàrôur, un pêcheur à la morue dans une Islande rurale du siècle passé, parti en mer sans avoir pensé à se protéger du mauvais temps : trop occupé à retenir les vers du « Paradis perdu » du poète anglais Milton, il en oublie sa vareuse. C’est donc un cadavre gelé que ses camarades, de retour à la terre ferme, sortent du bateau. Et si son meilleur ami, un jeune orphelin, n’est pas parvenu à le sauver du froid, ce n’est que pour mieux entamer un ultime voyage en hommage au disparu dans le but de rendre à son propriétaire - un vieux capitaine devenu aveugle - ce livre qui fut fatal à Bàrôur. Cela constituera sans nul doute son dernier acte sur cette terre hostile, à moins que…

 

Et que reste-t-il après la mort ? Tout ne finit-il pas par s’estomper, par s’effacer pour ne laisser place qu’à l’ombre et à l’oubli ? Ne trahisons-nous pas nos morts en continuant à vivre ?

A quel moment on part ? A quel moment on s’éloigne de l’autre ?

 

Jon Kalman Stefansson entremêle la voix des morts et des vivants dans un récit qui tient plus du conte initiatique que du roman pour nous parler du temps qui passe, de la vie qui trépasse, des souvenirs qui s’effacent, mais aussi de trahison et de l’érosion des sentiments.

 

« Tu possèdes les yeux les plus jolis du monde, ils ont la beauté de la mer, puis trente années se passent et leur beauté s’efface, ils sont simplement bien trop grands, te surveillent, accusateurs, et tu n’y voies plus que fatigue et déception à chaque fois que tu t’y plonges. »

 

Il est aussi souvent question d’aveugles dans cette histoire, individus qui n’appartiennent plus tout à fait au monde des vivants sans pour autant appartenir à celui des défunts. Ils constituent une sorte de no man’s land, représentants d’un entre-deux qui déjà ne peuvent plus saisir la matière des choses en s’abîmant dans l’obscurité des ténèbres tout en se nourrissant des souvenirs d’une vie passée, réminiscences entretenus avec passion car demeurant la seule lumière capable de les réchauffer dans ce monde fait d’ombres immuables.

 

Un beau récit poétique qui se découvre lentement au fil des mots.

 

Ce livre a été lu dans le cadre de l’opération Masse Critique de Babelio.

Par Sentinelle - Publié dans : Littérature scandinave et finlandaise
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Mercredi 5 mai 2010 3 05 /05 /Mai /2010 22:11

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Le narrateur reçoit une grosse caisse en bois expédiée d’Haïfa sans pour autant trouver le nom coup_de_coeur_11.gif et l’adresse de l’expéditeur. A sa très grande surprise, cette caisse contient en tout vingt-huit volumes reliés en somptueux maroquin vert et portant, dorés aux petits fers sur le dos, les initiales O.H.C. Oswald Hendryks Cornelius, l’oncle Oswald !

 

Cet excentrique mais néanmoins riche célibataire, voyageur insatiable et très porté sur la bagatelle, n’avait plus donné de nouvelles à sa famille depuis plus de trente ans.

 

Le narrateur comprend, par une lettre posthume que lui adresse son oncle, que ce journal intime est le seul bien qu’il puisse léguer à ses héritiers légitimes, ayant consciencieusement dépensé toute sa fortune comme il l’entendait de son vivant. Tout en l’avertissant que son contenu ne devrait pas sortir de la famille :

 

« Il couvre les meilleures années de ma vieet cela ne vous fera pas de mal de le lire. Mais si vous laissez circuler ou le confiez à des mains étrangères, ce sera à vos risques et périls. Et si vous le publiez un jour, eh bien, j’imagine que cela entraînera votre perte et du même coup celle de votre éditeur. Car vous devez le comprendre, des milliers d’héroïnes auxquelles je fais allusion au fil de ce journal ne sont encore qu’à demi mortes, et si vous êtes assez fous pour éclabousser la blancheur virginale de leurs réputations en publiant ces pages scandaleuses, elles se feraient en moins de rien apporter vos têtes sur un plateau d’argent et le mettraient à rôtir pour faire bonne mesure. »

 

Mais comment ne pas vouloir faire partager aux lecteurs ce qui pourrait être une des œuvres autobiographiques majeures de l’époque, faisant passer les Mémoires de Casanova pour un bulletin paroissial ? Dénichant six récits les plus inoffensifs (entendez par là ne pouvant pas entraîner de graves litiges), le choix se porta en premier sur l’Episode du Désert de Sinaï…

 

C’est ainsi que débute ce recueil de quatre nouvelles ayant comme thèmes communs une réflexion sur la chair, l’instinct sexuel, le plaisir et la gaudriole. Mais contre toute attente, deux nouvelles seulement sur les quatre porteront sur l’oncle Oswald, les deux autres mettant en scène des personnages totalement étrangers.

 

Autant vous le dire tout de suite, cette lecture fut un véritable régal ! Petits contes délicieusement cruels et humour noir sont au rendez-vous mais pas seulement : fantaisie, imagination, rebondissement, coup de théâtre et surtout ironie et fatuité de l’éternel masculin. Tel est pris celui qui croyait prendre ! On jubile tout simplement. Un tout petit bémol pour la troisième nouvelle qui tranche avec les autres, plus sombre et plus grave, ne trouvant du coup pas vraiment sa place dans ce recueil. Mais trêve de chipotage, des recueils comme celui-ci, j’en redemande encore et encore ! Et bonne surprise pour les fans dont je suis, on peut poursuivre les aventures toujours aussi amusantes que délirantes de l’oncle Oswald dans le roman « Mon oncle Oswald » du même auteur. Si c’est pas une bonne nouvelle ça 

 

La grande entourloupe de Roald Dahl, Edition Poche, 216 pages, janvier 1984

Par Sentinelle - Publié dans : Littérature anglo-saxonne
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Mercredi 28 avril 2010 3 28 /04 /Avr /2010 15:00

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Tout le monde connaît un des plus célèbres si pas le plus célèbre tueur en série français, j’ai nommé Henri Désiré Landru. Marié et père de quatre enfants, Landru entame après son mariage une carrière d’escroc avec plus ou moins de bonheur puisqu’il fut tout de même condamné à 7 reprises pour escroqueries entre 1900 et 1912.

 

Celui que la presse nommera le Barbe-Bleue de Gambais commence sa petite entreprise de crémation dès 1915 : profitant du fait que de nombreuses femmes se retrouvent esseulées ou veuves – nous sommes en pleine première guerre mondiale et de nombreux hommes périssent dans les tranchées – Landru séduit, par le biais de petites annonces matrimoniales, de nombreuses femmes en leur faisant miroiter un mariage aisé. Leur séjour de quelques jours dans une villa isolée précédant leurs fiançailles se révèlera à chaque fois fatal, Landru faisant disparaître le corps après avoir fait signer à sa victime une procuration bancaire.

 

Vu le nombre de biographies ayant pour sujet Landru et la bonne connaissance du grand public du modus operandi du célèbre meurtrier, on aurait pu craindre que l’auteur ne nous livre qu’une simple illustration linéaire sans aucune surprise. Ce serait là bien mal connaître l’auteur ! Chabouté arrive à nous surprendre là où on ne l’attendait pas dans la mesure où il ne se contente pas de reprendre les éléments clés de la vie de Landru : si le récit commence par le réquisitoire qui conduira Landru à la guillotine en 1922, c’est pour mieux revenir ensuite à la France de l’époque et aux atrocités vécues par les poilus dans les tranchées. Non seulement il insère dans son récit les événements historiques et politiques mais il propose également une histoire alternative dans laquelle Landru ne serait plus le meurtrier tel que nous le connaissons aujourd’hui mais au contraire la victime d’une sombre et horrible machination. Pari d’autant plus réussi que le trait noir et blanc et les traits anguleux prêtés aux personnages se prêtent à merveille à cette histoire macabre et sans concession pour l’âme humaine.

 

Chantage, cupidité, manipulation, trahison, meurtres, Chabouté n’en a décidemment pas terminé avec la part sombre de l’homme, cet animal doué de raison mais pas toujours pourvu de moralité. Et ce n’est pas cette libre adaptation de la version officielle de l’affaire Landru qui nous prouvera le contraire, pour notre plus grand plaisir de lecteur !

 

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Par Sentinelle - Publié dans : BD
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Mardi 27 avril 2010 2 27 /04 /Avr /2010 19:55

Un roman très sympa ! Cliquez sur la couverture pour accéder au billet correspond.

 

 

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Par Sentinelle - Publié dans : Nouvelles parutions : poche et réédition
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Dimanche 25 avril 2010 7 25 /04 /Avr /2010 11:21

9782253003656FS« Nana » est le neuvième volume de la série « Les Rougon-Macquart ou l’histoire naturelle et sociale d'une famille sous le Second Empire », fresque écrite entre 1871 et 1893 et qui regroupe vingt romans au total.

 

Publié en 1880, Émile Zola s’inspire de Blanche Dantigny pour son personnage principal, actrice médiocre mais courtisane et demi-mondaine des plus courues du second empire.

 

Nana est donc l’histoire d’une courtisane de dix-huit ans qui commence son ascension en interprétant – fort mal mais très joliment dévêtue – le rôle de Vénus au théâtre des Variétés de Paris. Si le talent lui manque, la rondeur de ses cuisses, son fameux coup de hanche, sa chevelure rousse flamboyante, sa petite bouche rouge et ses grands yeux d’un bleu très clair font le reste :

 

« Nana était si blanche et si grasse, si nature dans ce personnage fort des hanches et de la gueule, que tout de suite elle gagna la salle entière. […]Dès ce second acte, tout lui fut permis, se tenir mal en scène, ne pas chanter une note juste, manquer de mémoire ; elle n’avait qu’à se tourner et à rire, pour enlever les bravos. Quand elle donnait son fameux coup de hanche, l’orchestre s’allumait, une chaleur montait de galerie en galerie jusqu’au cintre. Aussi fut-ce un triomphe, lorsqu’elle mena le bastringue. Elle était là chez elle, le poing à la taille, asseyant Vénus dans le ruisseau, au bord du trottoir. Et la musique semblait faite pour sa voix faubourienne, une musique de mirliton, un retour de foire de Saint-Cloud, avec des éternuements de clarinette et des gambades de petite flûte. »

 

Le public masculin est grisé et comme ensorcelé, et on ne compte plus les coups de sonnette à sa porte les jours qui suivent sa première représentation :

 

« Trois fois, coup sur coup, la sonnerie avait tinté. Les appels du timbre se précipitaient. Il y en avait de modestes, qui balbutiaient avec le tremblement d’un premier aveu ; de hardis, vibrant sous quelque doigt brutal ; de pressés, traversant l’air d’un frisson rapide. Un véritable carillon, comme disait Zoé, un carillon à révolutionner le quartier, toute une cohue d’hommes tapant à la file sur le bouton d’ivoire. Ce farceur de Bordenave avait vraiment donné l’adresse à trop de monde, toute la salle de la veille allait y passer. »

 

L’heure de gloire est enfin arrivée ! Nana passe de la gêne et des petites passes pour arrondir ses fins de mois aux hommes riches et célèbres dont Muffat, haut dignitaire de l’Empire et homme d’une grande piété réputé pour sa chasteté mais que Nana envoûtera et humiliera sans peine. Il ne sera pas le seul à y laisser ses plumes, d’autres hommes suivront ou s’intercaleront, c’est selon :

 

« Ce fut l’époque de son existence où Nana éclaira Paris d’un redoublement de splendeur. Elle grandit encore à l’horizon du vice, elle domina la ville de l’insolence affichée de son luxe, de son mépris de l’argent, qui lui faisait fondre publiquement les fortunes. Dans son hôtel, il y avait comme un éclat de forge. Ses continuels désirs y flambaient, un petit souffle de ses lèvres changeait l’or en une cendre fine que le vent balayait à chaque heure. Jamais on n’avait vu une pareille rage de dépense. L’hôtel semblait bâti sur un gouffre, les hommes avec leurs biens, leurs corps, jusqu’à leurs noms, s’y engloutissaient, sans laisser la trace d’un peu de poussière. »

 

Si Nana peut sembler égoïste, superficielle et vénale, conduisant - parfois malgré elle - ses amants à la ruine, au suicide, aux vols et escroqueries pour subvenir à ses besoins démentiels, ce n’est pas faute de les avoir repoussés en refusant sans cesse leur demande en mariage. Elle n’échappera d’ailleurs pas elle-même aux tourments et aux désillusions de l’amour, connaissant des revers douloureux qui la mèneront encore plus loin sur le sentier de la perdition.

 

Tout cela finira mal… forcément ! Si l’ascension et la gloire d’une capricieuse courtisane symbolisent la décadence et la corruption du second Empire, la petite vérole dont sera atteinte Nana incarne quant à elle la fin du second Empire.

 

« Vénus se décomposait. Il semblait que le virus pris par elle dans les ruisseaux, sur les charognes tolérées, ce ferment dont elle avait empoisonné un peuple, venait de lui remonter au visage et l’avait pourri. »

 

« Nana » de Emile Zola connaîtra un succès immense dès sa publication, succès qui ne sera jamais démenti dans la mesure où cette œuvre reste toujours de nos jours l’un des tomes les plus lus du cycle des Rougon-Macquart. Un régal de lecture qui m’a donnée envie de reprendre le cycle depuis le début, c’est dire !

 

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Lu dans le cadre du challenge defi_classique.jpg

Par Sentinelle - Publié dans : Les classiques littéraires
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Dimanche 11 avril 2010 7 11 /04 /Avr /2010 15:35

Brussolo_LaMoissonHiver.jpg

 Dans les derniers mois de la Seconde Guerre mondiale, Julien, exilé depuis cinq ans au fond d'un pensionnat, apprend que son grand-père est mort dans d'étranges circonstances, lui laissant pour tout héritage les miettes de la propriété familiale, là-bas, en Normandie. Au sein d'une nature âpre, sur un domaine réduit à un champ miné par les Allemands et à une maison de maître qu'une bombe anglaise, non désamorcée, rend inhabitable, l'enfant doit réapprendre à vivre avec Claire, sa mère, dont il n'a reçu que de rares lettres lorsqu'il était interne. Très vite, le jeune garçon prend conscience qu'un mystère ronge le passé de sa famille. Qui hante les bois aux alentours de la maison? A qui appartient ce regard que l'enfant sent en permanence posé sur sa nuque ? Véritable thriller paysan, la Moisson d'hiver nous plonge dans un monde d'intrigues où la jalousie obsessionnelle pousse chacun aux pires extrémités et où les secrets de famille prennent la dimension d'une énigme policière.

 

Si Serge Brussolo aime mélanger les genres (science-fiction, fantastique, thriller et roman historique), « La Moisson d’Hiver » fait partie des romans les plus génériques de l’auteur. Et si ce roman est l'un des préférés de Serge Brussolo, il pourrait tout de même dérouter les fans des genres mentionnés précédemment dans la mesure où ce roman tient plus du suspense psychologique paysan qu’autre chose, avec un petit côté vieillot et nostalgique. On y retrouve tout de même la patte de l’auteur dans ce huis clos normand en pleine déroute allemande à la fin de la deuxième guerre mondiale : folie, isolement, mensonge, manipulation, tromperie, faux-semblants, non-dits, haine, vengeance enfin bref il y a tous les ingrédients qu’il faut pour donner envie de tourner les pages sans trop se prendre la tête. « La Moisson d’Hiver » n’est sans doute pas mon roman préféré de l’auteur mais il n’en demeure pas moins un roman agréable à lire.

 

Lu dans le cadre du challenge challenge brussolo

 

La Moisson d’Hiver de Serge Brussolo, Editions Gallimard, Collection Folio, ISBN 2070401073, 08/1996, 399 pages

Par Sentinelle - Publié dans : Littérature francophone
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Vendredi 19 mars 2010 5 19 /03 /Mars /2010 12:50

LeBoucEmmissaire

L’un s'appelle John, l'autre jean. Le premier est un Anglais professeur d'histoire à Londres, le second est le très normand comte de Gué, châtelain de Saint-Gilles - mais, placés côte à côte, on les prendrait pour des frères jumeaux. Est-ce cette ressemblance constatée lors de leur rencontre fortuite au Mans qui donne à Jean de Gué l'idée de droguer son sosie et de partir avec ses vêtements, ses papiers et sa voiture ? S'éveillant le lendemain assez mal en point, John se voit placé devant l'alternative de porter plainte ou de se substituer au comte. Machinalement, persuadé que l'imposture sera aussitôt démasquée, il se laisse conduire à Saint-Gilles par le chauffeur venu chercher son maître. Mais chacun l'accueille avec le plus parfait naturel, et John sympathise avec cette famille tombée du ciel, lui qui est seul au monde et en plein désarroi. Assumer au pied levé le rôle d'un inconnu se révèle vite une tâche que rend périlleuse tout ce que la situation léguée par le comte à son « bouc émissaire » recèle de tragique sous le masque du quotidien.

Daphné du Maurier est une romancière britannique (1907-1989) dont les romans et nouvelles furent adaptés à multiples reprises par le réalisateur Alfred Hitchcock (« Les oiseaux », « Rebecca » et « L’auberge de la Jamaïque »).

« Le bouc émissaire », écrit en 1957, aurait pu séduire une fois de plus le réalisateur tant la substitution d’identité et la rencontre avec son double, thèmes hitchcockiens par excellence, occupent la place centrale de l’intrigue. Outre la question de l’identité et la confrontation du bien et du mal, Daphné du Maurier explore la complexité des rapports des membres d’une famille retirée dans un château isolé. Un huis clos malsain où de nombreux non-dits, manipulations, dominations, jalousies, rancoeurs et sombres secrets hantent depuis des années chaque occupant du château.

John l’anglais, qui se voit contraint et forcé par son double Jean le français d’usurper la place du maître des lieux, se prend au jeu de la substitution et décide de lever un à un les voiles noirs sous lesquels se dissimule chaque habitant de la demeure. Et si son imposture pouvait aider les occupants du château en redistribuant les cartes du destin ? Dans une tentative de rédemption, John l’anglais parviendra-t-il à percer tous les mystères sans dévoiler la supercherie de l’usurpation d’identité ? Et qu’adviendra-t-il lorsque son double voudra reprendre possession des lieux suite à un héritage inopiné ?

Daphné du Maurier distille une ambiance inquiétante dans ce jeu malsain et périlleux qu’est la substitution d’identité. Et si John l’anglais semble perdu et au désespoir au début du récit, le fait de rencontrer son double (aussi ressemblant physiquement que dissemblable psychiquement), loin de menacer son identité, lui offrira au contraire l’occasion de se révéler à lui-même. Comme s’il fallait parfois se confronter à son double, sa part sombre dans le miroir, pour mieux comprendre qui on est vraiment…

Le bouc émissaire de Daphné du Maurier, Editions Phébus, Collection Libretto, date de parution mai 1998, 375 pages

Par Sentinelle - Publié dans : Littérature anglo-saxonne
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Mardi 9 mars 2010 2 09 /03 /Mars /2010 18:29

Bovary
Emma, jeune femme ayant reçu une éducation au couvent des Ursulines de Rouen, enflamme son imagination à la lecture de romans romantiques et sentimentaux. D’origine paysanne, cette femme au tempérament exalté et fantasque épouse Charles, un médecin de campagne aussi bon et aimant qu’ennuyeux et lourdaud, un homme faible sans caractères ni envergures, un homme terne auprès duquel Emma va rapidement s’ennuyer.

 

C’est que la vie de province est monotone et s’accorde peu à ses rêveries, aussi ne tarde-t-elle pas à se languir et à sombrer dans quelques épisodes mélancoliques et dépressifs, au grand désespoir de son époux. Mais peut-être que l’installation du couple dans une ville plus importante et animée viendra à bout de la mélancolie d’Emma, enceinte de plusieurs mois ?

 

Il n’en est rien : Emma continue de s’ennuyer de sa vie, de son mari et de sa fille… aussi, lorsqu’elle rencontre Rodolphe Boulanger, châtelain enjôleur et séducteur impénitent, celui-ci n’a aucun mal à la séduire. Mais les sentiments d’Emma à l’encontre de son amant sont mal payés en retour, aussi sombre-t-elle à nouveau dans la dépression lorsque ce dernier la quitte. Essayant en vain de puiser un réconfort dans la religion et les achats compulsifs chez le marchand Lheureux, Emma entame une nouvelle relation adultérine avec Léon, étudiant à Rouen…

Madame Bovary est, comme chacun sait, l’histoire d’une femme adultère dans le monde petit-bourgeois provincial normand. Emma, femme vaniteuse et fantasque, exaltée par ses lectures sentimentales, est invariablement déçue par les réalités de la vie. Même ses amants finissent par la décevoir, répondant à sa passion par quelques lâchetés et mollesses décevantes. Passant sans cesse de l’exaltation à la mélancolie, cette jeune femme captive de ses illusions et de ses rêves romantiques payera cher ce déséquilibre affectif qui la ramènera sans cesse à la médiocrité de la vie.

Mais Madame Bovary permet avant tout à Gustave Flaubert d’exécuter une étude sociologique précieuse des mœurs provinciaux de sa Normandie natale : paysans rustes, commerçants cupides, aristocrates sans le sou, petits bourgeois intrigants et arrivistes, homme d’église, tous sont dépeints sans complaisance et ne suscitent à aucun moment notre sympathie, le pharmacien Homais étant sans doute le plus populacier d’entre tous. Certains contemporains de l’auteur lui reprocheront d’ailleurs la dureté du trait et le peu de moralité de ses personnages, accusant son apparente indifférence et le ton impersonnel qu’il y met pour nous les présenter. Du reste, un procès lui sera intenté pour offense à la moralité publique et à la religion. Gustave Flaubert sera acquitté en présentant une défense assez surprenante : ce ne serait point une histoire immorale d’une femme de province adultère mais l’histoire d’une femme ayant reçu une éducation au-dessus de sa condition sociale, l’auteur voulant exposer de ce fait les dangers résultant d’une éducation non appropriée au milieu de son époux, de même extraction sociale d’origine mais différant dans l’éducation reçue. Voilà une plaidoirie qui me laisse pantoise !

La rédaction de Madame Bovary aura demandé à Gustave Flaubert cinq longues années de travail (de 1851 à 1856), se révélant de ce fait bien plus pénible que prévu, l’auteur y travaillant plusieurs heures par jour en ne cessant de raturer et de chercher le style adéquat. Une des sources du roman est basé sur un fait divers, celui de la mort en 1848 de l’épouse infidèle d’un officier de santé appelé l’affaire Delamare.>

Lu dans le cadre du Challenge defi_classique.jpg

Par Sentinelle - Publié dans : Les classiques littéraires
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Lundi 22 février 2010 1 22 /02 /Fév /2010 11:06

Wisconsin Quatrième de couverture

 

La famille Lucas vit dans le nord du Wisconsin, belle terre oubliée peuplée d'ouvriers européens immigrés et d'Indiens ojibwés. En 1967, le père, John Lucas, miné par l'alcool, laisse leur ferme se délabrer et s'acharne violemment contre sa femme et ses deux fils ; l'aîné, James, fuit les coups en écoutant Elvis et s'engage dans les marines. Il est dirigé vers les jungles de guerre vietnamiennes. Bill, le cadet, reste pour protéger sa mère, guidé seulement par l'esprit de son frère. Heureusement, dans la ferme voisine, les Morriseau veillent sur lui et le soutiennent pendant le périlleux passage de l'enfance à l'âge d'homme. Les enfants ont un tel instinct de survie, nous dit Mary Relindes Ellis dans ses descriptions magnifiques des paysages du Midwest américain, qu'ils trouvent dans la nature ce que leur environnement familial leur dénie. Et comme les anciens Ojibwés le savent depuis longtemps, ils y trouvent aussi la sagesse et la clairvoyance. Mary Relindes Ellis signe ici un premier roman étonnant, obsédant, lyrique et rédempteur dans la lignée d'un Sherwood Anderson ou d'un Russell Banks.

 

Mary Relindes Ellis brasse énormément de thèmes dans ce roman : la parentalité, la filiation, la fraternité, les secrets de famille, la violence conjugale et familiale, l’engagement, l’infertilité du couple, l’attachement à la terre, le brassage des communautés, la misère, la guerre, la mort mais aussi et surtout la transmission et l’importance de l’enfance sur le devenir de l’homme. Si ce roman ne brille pas par l’originalité des thèmes abordés, force est de constater qu’il n’en demeure pas moins intéressant et prenant : les personnages principaux - prenant à tour de rôle la parole - sont attachants et émouvants, l’écriture de l’auteur est fluide et agréable à lire et les thèmes sont évoqués avec délicatesse et sensibilité.

 

Un beau premier roman qui, malgré sa petite musique triste et mélancolique,  ne se termine pas moins sur une note optimiste : il n’est jamais trop tard pour combler les manquements de son enfance, il est toujours possible de soulager un jour ou l’autre ses épaules meurtries en se déchargeant du trop lourd bagage familial. Aucun déterminisme inéluctable mais la possibilité de se libérer de son passé, même si le chemin  est aussi escarpé qu'éprouvant. A méditer.

 

 

Wisconsin de Mary Relindes Ellis, traduit de l’américain par Isabelle Maillet, Editions Buchet-Chastel, Collection Littérature Etrangère, ISBN 2283021626, 02/2007, 436 pages.

En Poche : Editions 10 X 18, Collection Domaine étranger, ISBN 2264046244, 10/2008, 442 pages

Par Sentinelle - Publié dans : Littérature américaine
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Vendredi 19 février 2010 5 19 /02 /Fév /2010 15:44

Brussolo_Les_Emmures.jpg A l'origine, la mission de Jeanne était simple : s'installer quelque temps dans un immeuble où furent commis, des années plus tôt, plusieurs crimes inexpliqués, afin d'y écrire un reportage, si possible sensationnel...
Mais aussitôt franchi le seuil de l'étrange maison Malestrazza, la jeune femme va deviner que les maléfices ne sont pas uniquement dus aux fantasmes du voisinage. Est-il vrai que l'assassin habiterait toujours là, caché dans un appartement secret ? Y a-t-il, comme on le prétend, des cadavres emmurés aux différents étages ?   Et que lui veut au juste le fils de la concierge, ce gamin trop imaginatif, qui spontanément s'offre  à lui faire découvrir  les arcanes  de  la bâtisse ?


Après avoir lu mon premier roman de Serge Brussolo dans le cadre du challenge Défi SF, j’avais envie de découvrir l’auteur dans un tout autre registre, celui du thriller mâtiné de fantastique.

Reprenant à sa sauce le thème de la maison hantée, l’auteur met en scène une jeune journaliste à la psychologie particulière dans la mesure où elle ne peut s’empêcher de chercher l’âme sœur chez des hommes brutaux, leur opposant une résistance de façade pour mieux subir leurs coups et se soumette à leurs violences. Cette dualité entre ce besoin d'aliénation et d’emprise sado-masochiste et la volonté de s’en libérer se retrouvera tout au long du récit, conférant à l’ensemble une tonalité troublante et dérangeante. Nous retrouvons également les thématiques chères à l’auteur, qui sont celles de l’enfermement, de la séquestration et du huis clos étouffant et mortifère, générant un sentiment de claustrophobie.

A l’instar Du syndrome du scaphandrier, j’ai trouvé amusant de retrouver un scaphandrier dans ce roman, l’auteur semblant fasciné par l’imagerie et la symbolique particulière que cette figure peut susciter : le scaphandrier, explorateur solitaire et isolé, coincé dans son équipement rigide et coupé du monde, offrant par excellence une métaphore de l’homme en marge de la société et coincé dans ses défenses rigides, descendant dans les profondeurs troubles et nauséeuses de l’être humain, plongeant dans les couches les plus obscures du subconscient au risque d’y sombrer définitivement, ne sachant plus remonter à la surface et mourant par suffocation.

Au final, un thriller psychologique teinté de fantastique, dérangeant et captivant à la fois. Je n’en ai décidément pas terminé avec Serge Brussolo et c’est tant mieux.

LesEmmures.jpg

Oeuvre de Fabrice Jahk

Les emmurés de Serge Brussolo, Editions LGF - Livre de Poche, Collection Policiers Thrillers, ISBN 2253172065, 12/2001, 288 pages. Première publication dans les Editions du Masque en 1990.

Par Sentinelle - Publié dans : Mauvais genres
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Le journal d'un fou de Nicolas Gogol
Crime et châtiment de Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski



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Le pingouin de Andreï Kourkov
 Le journal d'un fou de Nicolas Gogol
Récits de l'exil, Volume II de Nina Berberova
Crime et châtiment de Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski

Lectures prévues :
* Le maître et Marguerite de Mikhaïl Boulgakov



challenge brussolo
Le syndrome du scaphandrier
Les emmurés
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