Lundi 17 mars 2008 1 17 /03 /Mars /2008 19:25

undefined Quatrième de couverture

Rose Meadows a dix-huit ans lorsqu'elle entre au service des Mitwisser, des Juifs berlinois qui ont dû fuir la montée du nazisme et ont échoué dans le Bronx. Dans cette famille sans le sou, irritable à l'excès, chacun semble jouer une partition de soliste incompatible avec celle des autres.

Rudolph Mitwisser, le père, illustre homme de lettres, spécialiste des Karaïtes - une secte juive dissidente du IXe siècle - vit plongé dans ses ivres. Elsa, sa femme, refuse ce nouveau monde et cette nouvelle langue, et semble avoir perdu la raison. Autour d'eux leurs cinq enfants, sous la houlette de l'aînée, l'arrogante et passionnée Anneliese, découvrent l'Amérique, sa brutalité et ses vices.

Nous sommes en 1935, le Bronx n'est alors qu'une vaste étendue sauvage aux confins de la grande ville. Condamnés à vivre en marge du monde et d'eux-mêmes, tous attendent le retour de leur bienfaiteur, James A'Bair. Diable sorti de sa boîte, ce personnage énigmatique et richissime arrive à point pour redistribuer le jeu. Cynthia Ozick raconte le déracinement, l'exil et la folie qui guette, mais aussi le vertige des apparences et la tentation de l'idolâtrie.

Et bien voilà, tout est dit dans le résumé ! En parcourant les avis des lecteurs sur le web, je fus très étonnée de constater que ce roman faisait partout l'unanimité.

Ce fut tout le contraire en ce qui concerne : j'ai dû batailler ferme pour ne pas l'abandonner à multiples reprises tellement je m'y ennuyais. J'avais l'impression que l'auteur nous répétait inlassablement la même chose à chaque page, impression de tourner en rond autour des mêmes sujets, répétitions dans sa manière de les aborder aussi.

Tout n'est pas mauvais, loin s'en faut ! L'auteur arrive à mettre en place un climat sombre, lourd avec des personnages originaux, chacun barricadé derrière leur propre système de défense afin d'essayer de surmonter à leur manière l'angoisse provoquée par l'exil rendu nécessaire suite à la montée de l'antisémitisme sévissant en Allemagne.

Mais c'est justement là que le bât blesse : j'ai eu du mal à y croire vraiment à cette famille. Il y a un je ne sais quoi d'artificiel chez ses membres, tellement typés dans leur folie.

Le fait que l'auteur traite les difficultés du déracinement par l'intermédiaire de personnages aussi torturés et atypiques que Rudolph Mitwisser, Elsa et leurs cinq enfants a desservi en ce qui me concerne le propos du roman.


Editions de l'Olivier, ISBN 2879294568, 08/2005, 407 pages

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Par Sentinelle - Publié dans : Littérature américaine
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Lundi 17 mars 2008 1 17 /03 /Mars /2008 17:38

LeRoiTransparent.jpg Nous sommes au XIIe siècle, en pleine guerre médiévale. Les chevaliers ont prêté allégeance à leur seigneur et n'hésitent pas à réquisitionner les serfs du domaine lorsque l'issue de la bataille semble imminente. La famille de Leola, son père, son frère et son fiancé, seront de ceux-là.

Leola parvient à s'enfuir mais son statut de femme l'expose à tous les dangers. Pour survivre, Leola fera ce que d'autres femmes feront à cette époque : se déguiser en homme pour parcourir le monde et dépasser leur condition de femme. Pour cela, elle n'hésite pas à se revêtir de l'armure d'un jeune chevalier tué sur le champ de bataille. Ainsi débute le périple de Leola, qui va apprendre à se battre pour survivre mais également à lire et à écrire. Elle fréquentera au gré de ses rencontres des personnages aussi illustres que la reine Aliénor d'Aquitaine, mère de Richard Cœur de Lion, assistera à deux croisades dont celle des enfants et se laissera séduire par la foi des Cathares pourchassés par la Sainte Inquisition. Elle rencontrera également celle qui deviendra sa compagne de voyage, Nynève, femme rousse qui se prétend fée du savoir et de la connaissance, guérisseuse et un peu sorcière se vantant d'avoir connu Merlin et Arthur, roi des chevaliers de la table ronde. Nynève qui a surtout un regard très lucide sur le monde qui l'entoure…

Rosa Montero nous livre un roman médiéval très divertissant mais également très intéressant à de multiples égards. Roman historique, fantastique, d'aventure, elle s'amuse à redistribuer les cartes selon ses envies. Car si l'auteur maîtrise très bien son sujet, elle n'hésite pas à utiliser l'achronie (manière de créer un univers en empruntant à des périodes historiques différentes) au service de la narration : le périple de Léola se déroulant sur vingt-cinq années retrace en réalité certains événements qui s'étendent sur un siècle et demi. Voici donc venu l'époque de l'amour courtois, de l'apparition des premières villes modernes, de la diffusion de la lecture et l'écriture chez les bourgeois et les nobles, de la prépondérance des dames mais également l'époque des joutes entre chevaliers, des guerres perpétuelles au service d'un seigneur, d'un roi, d'une religion ou d'une église, époque où se côtoie un certain raffinement et une grande sauvagerie teintée d'une cruauté répressive féroce.

Mora Montera ne cache pas son admiration pour les Cathares qui osent braver le pouvoir en place, cette église corrompue qui n'hésite pas à marchander les indulgences et qui s'est fortement éloignée des préceptes des premiers chrétiens.

Quant au roi transparent qui donne le titre au roman, il n'apparaît qu'en filigrane tout au long du récit dans la mesure où une sorte de malédiction semble frapper celui qui commence à narrer son histoire. Ce n'est qu'à la toute fin du roman que l'auteur nous contera enfin l'histoire complète de ce roi transparent.

Premier chapitre : cliquez ici

Edition Métailié, ISBN 9782864246343, 01/2008, 471 pages

Par Sentinelle - Publié dans : Littérature de l'Amérique latine et Espagne
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Dimanche 16 mars 2008 7 16 /03 /Mars /2008 22:16

UneExecutionOrdinaire.jpg Quatrième de couverture

Au mois d'août de l'an 2000, un sous-marin nucléaire russe s'abîme dans des profondeurs accessibles de la mer de Barents. Vania Altman ferait partie des derniers survivants. Dans un port du cercle polaire, la famille Altman retient son souffle : elle risque une nouvelle fois de se heurter à la grande Histoire. Un demi-siècle après la mort de Staline, c'est désormais un ancien du KGB qui gouverne la Russie.

Après nous avoir fait pénétrer dans les coulisses du FBI avec La malédiction d'Edgar, Marc Dugain offre ici une véritable fresque de la Russie contemporaine. Inspirée de faits réels, elle révèle le profond mépris pour la vie manifesté par les gardiens paranoïaques de l'empire russe.

A partir de la tragédie du sous-marin nucléaire Le Koursk, l'auteur remonte à 3 générations (Vania, un des jeunes marins sacrifiés, ses parents et ses grands-parents) pour expliquer comment un régime, qui s'est mis en place avec Staline et qui s'est poursuivi avec la belette (Poutine) en passant par Boris l'éponge, en est arrivé à considérer le sacrifice de 23 marins comme un prix à payer dérisoire en regard de la sauvegarde de l'honneur russe face au monde.

Société totalitaire, régime de la terreur, manipulations diverses de l'appareil étatique face à une population pour laquelle l'acceptation de la fatalité et de l'arbitraire sont devenus le pain quotidien depuis plusieurs générations.

Si Marc Dugain s'est beaucoup documenté sur le sujet, cela ne nuit en rien l'aspect romancé du récit, qui est une réussite.

Nous laisserons le mot de la fin au père de Vania :

«Dans une jeune démocratie comme l'Amérique, quarante-cinq ans n'ont pas suffi pour faire la lumière sur l'assassinat d'un de ses présidents. Dans une vieille dictature comme la nôtre, beaucoup plus ancrée dans la bureaucratie et le mystère, un bon siècle avant d'accéder à la vérité sur la mort d'une grosse centaine de marins n'a rien d'un luxe »

«La révolution a duré un peu plus de soixante-dix ans, si l'on accepte l'idée que la révolution est bien le trajet que parcourt une planète pour revenir à son point de départ, en tournant sur elle-même »

Pour en revenir à la tragédie du Koursk, je vous conseille deux sites :

1) Koursk, un sous-marin en eaux troubles
Il s'agit d'un reportage qui a été diffusé sur France 2. Il reprend la thèse de Jean-Michel Carré sur la cause probable du naufrage, différente de la cause officielle. Possibilité de visionner la vidéo via le lien.

2) le site wikipédia qui témoigne également de la thèse défendu par Jean-Michel Carré mais qui apporte aussi des contre-arguments à cette thèse.


Edition Gallimard, Collection Pocket, ISBN 2070776522, 01/2007, 349 pages

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Dimanche 16 mars 2008 7 16 /03 /Mars /2008 21:56

LaMaledictionDEdgar.jpg Marc Dugain nous entraîne dans l'histoire de l'Amérique du vingtième siècle par l'entremise de la découverte d'un manuscrit qui se trouve être les mémoires s'échelonnant de 1932 à 1972 de Clyde Tolson, l'homme de main et l'amant discret du légendaire patron du FBI.

John Edgar Hoover se trouve être un homme imbuvable qui est arrivé à satisfaire sa soif de pouvoir en se maintenant à la tête du FBI pendant près d'un demi-siècle. Car contrairement aux élus du peuple, Edgar refuse de se soumettre aux aléas des élections. Pour cela, il se livre à diverses manigances peu recommandables (écoutes téléphoniques, dossiers secrets, filatures) afin de disposer comme il l'entend d'éléments susceptibles d'être utilisés à charge des personnes surveillées en n'hésitant pas à recourir au chantage si besoin est afin d'asseoir son pouvoir à tous les niveaux.

Aussi, divers présidents viendront à défiler sur le devant de la scène (Roosevelt - Eisenhower - Ford - Nixon - John Kennedy) pendant qu'Edgar tire les ficelles en coulisse en fonction de ses intérêts et ceux de la nation comme il aime le faire croire à qui veut l'entendre. Outre les présidents, nous retrouvons toute une galerie de personnalités : le patriarche Joe Kennedy, son fils Bob Kennedy et l'actrice Marilyn Monroe. Les moments forts de la politique américaine ne seront pas en reste : la chasse aux sorcières initiée par McCarthy, Cuba, la CIA sans oublier la mafia, qu'Edgar se gardait bien de déranger d'ailleurs.

Marc Dugain nous présente donc une Amérique aux multiples visages dont une des figures centrales n'est autre que le peu recommandable John Edgar Hoover, personnage contradictoire qui se voulait le garant de la moralité américaine alors qu'il n'hésitait pas à recourir aux méthodes les moins orthodoxes pour parvenir à ses objectifs non moins avouables. C'est intéressant, caustique, très bien fichu et on ne s'ennuie pas une seconde !

Edition Gallimard, Collection Pocket, ISBN 207033967X, 08/2006, 499 pages.

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Dimanche 16 mars 2008 7 16 /03 /Mars /2008 19:55

LaChambreDesOfficiers.jpg La chambre des officiers est le premier roman de Marc Dugain et fut écrit en à peine deux semaines. Il fut très remarqué puisqu'il a obtenu 18 prix littéraires dont le Prix des Deux-Magots et le Prix Nimier et qu'il a été rapidement adapté au cinéma par François Dupeyron. Ce livre est également régulièrement proposé à l'étude aux lycéens français.

La chambre des officiers commence au début de la grande guerre de 1914. Dès les premiers jours, Adrien F, lieutenant du génie, est fauché par un éclat d'obus sur les bords de la Meuse au cours d'une mission de reconnaissance. Défiguré, il sera une des premières gueules cassées de la grande guerre (le terme gueules cassées désignaient les survivants de la Première Guerre mondiale ayant subi de graves blessures physiques au niveau du visage).

Pour Adrien F, la guerre est terminée sans avoir livré combat, bien qu'elle commence à peine pour la plupart de ses compatriotes. Durant les 5 années qui suivront, il séjournera au Val-de-Grâce dans la chambre des officiers où il tentera de se remettre de ses séquelles autant physiques et psychologiques. D'autres gueules cassées le rejoindront et nous les accompagnerons dans ce lent processus de guérison et de reconstruction de leur identité dans lequel l'amitié et la solidarité entre mutilés et l'attention du personnel médical prendront une place non négligeable.

J'aime beaucoup les romans de Marc Dugain. L'évolution et la destinée des protagonistes sont toujours liées à un contexte social, historique, politique particulier. Il arrive ainsi à nous restituer une époque et des individualités avec beaucoup de talents.

La chambre des officiers est un livre de facture classique qui se veut un hommage à tous les blessés de guerre et notamment à son grand-père, qui fut aussi une des gueules cassées de la grande guerre.

La guerre de 14, je ne l'ai pas connue. Je veux dire, la tranchée boueuse, l'humidité qui traverse les os, les gros rats noirs au pelage d'hiver qui se faufilent entre les détritus informes, les odeurs mélangées de tabac gris et d'excréments mal enterrés, avec, pour couvrir le tout, un ciel métallique uniforme qui se déverse à intervalles réguliers comme si Dieu n'en finissait plus de s'acharner sur le simple soldat. C'est cette guerre-là que je n'ai pas connue.

Entretien sur le site Lire est un plaisir et extraits du film : cliquez ici

Edition Pocket, ISBN 2266093088, 12/1999, 171 pages.

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Dimanche 16 mars 2008 7 16 /03 /Mars /2008 09:26

LaPassionSelonJuette.jpg Quatrième de couverture

Juette est née en 1158 à Huy, une petite ville de l'actuelle Belgique. Cette enfant solitaire et rêveuse se marie à treize ans dans la demeure de ses riches parents. Elle est veuve cinq ans plus tard. Juette est une femme qui dit non. Non au mariage. Non aux hommes avides. Non au clergé corrompu. Violente et lucide sur la société de son temps, elle défend la liberté de croire, mais aussi celle de vivre à sa guise. Elle n'a qu'un ami et confident, Hugues de Floreffe, un prêtre : à quelles extrémités arrivera-t-elle pour se perdre et se sauver ? Car l'Eglise n'aime pas les âmes fortes... De ce Moyen Age traversé de courants mystiques et d'anges guerriers, qui voit naître les premières hérésies cathares, Clara Dupont-Monod a gardé ici une figure singulière de sainte laïque. Elle fait entendre enfin la voix de Juette l'insoumise. Peut-être l'une des premières féministes.

Je dois vous avouer quelque chose : j'avais peur d'entamer ma lecture de La passion selon Juette. J'ai lu tellement de bonnes critiques, j'ai écouté tant d'interviews de l'auteur que j'avais finalement l'impression d'avoir déjà lu ce livre avant de le commencer.Et bien mes craintes n'étaient pas du tout fondées car j'ai beaucoup apprécié ce roman.

Récit à deux voix alternant celle de Juette et de Hugue de Floreffe, son ami et confident, Clara Dupont-Monod nous retrace le parcours de cette jeune femme du 12e siècle qui dit non. Non à l'église, non à ses parents, non à son mari, non à la maternité, non à la condition féminine de l'époque, non aux hommes, non à l'exclusion. La passion et le jusqu'au boutisme de Juette sont tempérés par la grande générosité et la compassion de son ami Hugue.

Ce premier roman que j'ai lu de l'auteur ne sera certainement pas le dernier !


[
p.75] On ne peut pas être aussi poreux vis-à-vis du monde sans y laisser un peu de soi.

[p.111] Hugues reste un instant immobile.  Puis il s'assied doucement face à moi.  Il n'a pas regardé mon gros ventre.  Il joint ses grandes mains sur la table.  Ses mains qui ont recouvert mon visage, de quoi sont-elles capables ?  Qu'il porte une robe, qu'il voue sa vie à Dieu : Hugues est un homme.  Je suis enfermée dans la maison, loin des regards, avec cette force qui peut me rompre.  Il l'ignore peut-être, il ne le souhaite pas sans doute, mais il le peut.  Je n'ai aucun moyen de m'échapper

Extrait vidéo dans lequel Clara Dupont-Monod présente son roman : cliquez ici

Entretien dans les salons du Méridien sur le site Lire est un plaisir : cliquez ici

Premier chapitre : cliquez ici

Edition Grasset & Fasquelle, ISBN 2246615712, 08/2007, 232 pages.

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Samedi 15 mars 2008 6 15 /03 /Mars /2008 17:44

Redemption_Fall.jpg Nous sommes en Amérique, en 1865. La fin de la guerre de Sécession est proche.
  Il y a comme une atmosphère de fin du monde à cette époque : dévastations, exécutions sommaires par pendaison, grandes tempêtes, villes fantômes, émeutes d'affamés, granges brûlées, villages saccagés, demeures calcinées, escadrons de vétérans quittant les lieux du massacre pour s'en retourner à leur domicile ou ce qu'il en reste.

Sur la route, la jeune Eliza Duane Mooney. Elle a mis plus d'un mois pour franchir à pied la Louisiane, à raison de 20 kilomètres par jour. Elle est à la recherche de son jeune frère Jeremiah, pris dans les filets de la guerre et perdu de vue depuis. Leur dernière entrevue s'était mal passée mais Eliza sait que la seule famille qui lui reste est ce jeune frère disparu. Plus rien d'autre n'importe que de le retrouver parmi les décombres de la guerre.

Ses talons sont constellés d'ampoules ; elles suintent. Elle arrache des bandes au bas de son habit pour panser. A chaque pas, clopin-clopant, son sarrau raccourcit. Elle s'imagine nue, haillons aux pieds et feuille de vigne. Errant dans le jardin des peines.

Redemption Falls, ville en construction située dans une contrée sauvage et montagneuse au Nord de l'Amérique, appelée les Territoires du Nord.
Cette région inhospitalière s'étend sur une zone immense en majeure partie non cartographiée.
Les crevasses et les canyons escarpés regorgent de desperados et leurs hordes, déserteurs de guerre.
Les habitants de la ville ne valent guère mieux : visages de sauvages, traits taillés à la serpe, ils sont anciens tireurs d'élite confédérés, dragons de l'Union, esclaves affranchis, contremaîtres en disgrâces. Beaucoup de nationalités sont présentes : prussiens, français, hollandais, écossais, irlandais. Tous portent un masque. Tous là pour fuir quelque chose.

Le gouverneur des Territoires du Nord ne fait pas exception à la règle.
Le général O'Keeffe, ancien révolutionnaire en Irlande, a vu sa condamnation à mort commuée en bannissement à vie dans la colonie pénale de la Terre de Van Diemen (Tasmanie).
Il s'en évadera pour accoster en Amérique, laissant un bébé mort et une femme, qui dit-on, se suicidera de chagrin après son départ. Général des armés du Nord, il a levé une armée de zouaves irlandais. Sa brigade sera anéantie.

Il s'est remarié depuis à la trop belle Lucia. Le couple va mal, très mal. Depuis des années maintenant. Le général O'Keeffe n'est plus celui qu'elle a connu au début de leur rencontre.
C'est un homme détruit, pétrit de culpabilité d'avoir abandonné sa première femme mais aussi d'avoir mené à la mort des centaines d'hommes qui avaient une totale confiance en lui.
Il refuse de lui faire un enfant, ils font chambre à part depuis des années, il boit, elle tempête, il l'insulte, elle se laissera séduire par un autre. Elle le rejoindra à Redemption Falls.

Extrait d'une lettre à son épouse : Je commence à me demander si cela n'était point une erreur de venir ici. […] Les animaux, les arbres : nul ne connaît leurs noms. Les oiseaux ont l'air préhistoriques. […] Il est possible de chevaucher trois jours durant sans rencontrer âme qui vive, ni même de preuve que l'être humain ait jamais existé. Cinq fois la surface de l'Irlande ; et pas même vingt mille âmes. […]Nous sommes arrivés ici de si fraîche date, nous les Blancs. Nous sentons le poids de notre non-appartenance. […]Les rares constructions qui surgissent hors des villes ne sont que cabanes et rondins & autres cambuses : nulle part de fondations ni d'édifices en pierre. […]Les pionniers sont de la pire engeance qu'on ait jamais vue, frustres, crasseux, d'une vulgarité irrémédiable ; d'une hideur parfaitement swiftienne. Pas un d'entre eux qui n'ait dans l'œil cette terne lueur de cruauté. Une brosse à dents serait considérée comme un buisson ardent par les Israélites ; toute forme de gentillesse comme une faiblesse. Il faut parcourir mille lieues sur cette terre désolée pour trouver le moindre acte de camaraderie ou de pitié. Un mineur couvert de poussière battant une mule couverte de poussière : ce devrait être l'emblème des Territoires. […]Les femmes d'ici vous brisent le cœur tant elles sont pauvres et misérables. Nul besoin de vous dire de quelle manière la plupart d'entre elles gagnent leur pitance. Je suppose qu'il en sera toujours ainsi dans une ville pleine d'hommes privés de l'influence civilisatrice d'une épouse. […]Quant aux Indiens, ils nous méprisent tous, même quand nous traitons avec eux. Ils scalperaient tous les Blancs d'ici jusqu'à Saint Louis, s'ils le pouvaient, & feraient des bols avec leurs crânes. Il est difficile de les condamner, car nous sommes étrangers sur leurs terres, incarnation de la dépossession.

Jeremiah Mooney, garçon de 11-12 ans, "jeune tambour" ruisselant portant un uniforme confédéré en loques, va trouver refuge au domicile du général. Il fait partie de ces milliers d' enfants qui suivront les armées. Il ne parle plus depuis la guerre et pourtant il chante comme un ange.

La nuit, je me tire sous la maison. Quand on se fait tout petit, on arrive à se faire une place comme y faut. Si tu te tortilles assez, tu disparais. Comme une tortue dans sa carapace. Tu flottes tout autour du monde comme une poussière sur l'œil de Dieu. Et plus personne t'emmerde.

Une autre histoire est en train de se mettre en place, au dénouement forcément tragique, à l'image de ces Territoires du Nord au paysage frustre et sauvage.

Voici en quelques lignes les personnages principaux que nous rencontrerons tout au long de cette sublime mais néanmoins cauchemardesque épopée à laquelle nous convie Joseph O'Connor.
Redemption Falls commence là où finissait L'étoile des mers : des milliers d'irlandais fraîchement débarqués en Amérique pour fuir la famine en Irlande vont s'engager dans cette guerre de Sécession, indifféremment du coté de l'Union ou des Confédérés. Beaucoup paieront de leur vie le prix de leur intégration aux Etats-Unis d'Amérique.

Pour nous parler de cette guerre, Joseph O'Connor va utiliser le même procédé que celui dans son roman L'étoile des mers, multipliant les points de vue, les perspectives, les narrateurs, les sources d'informations. Ce sont peut-être une centaine de voix qui nous conterons cette épopée, avec l'exploit de ne jamais nous perdre en cours de route malgré la diversité des témoignages. C'est un grand roman. Je gage que Jeremiah Mooney, Eliza Duane Mooney, le général O'Keeffe et sa femme Lucia ne quitteront pas vos mémoires avant longtemps après cette lecture…

Editions Editions Phébus, ISBN 2752902719, 08/2007, 571 pages
Traduction : Carine Chichereau

Par Sentinelle - Publié dans : Littérature irlandaise
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Samedi 15 mars 2008 6 15 /03 /Mars /2008 17:25

LEtoile_des_mer.jpg Joseph O'Connor revient sur un épisode tragique de l'Irlande : la grand famine qui a marqué les années 1845-1850.

A cette époque, le peuple irlandais est surtout composé de métayers payant de lourds fermages aux propriétaires des terres, constitués en majorité d'anglais. Ces fermiers vivent dans une grande misère et se nourrissent presque exclusivement de pommes de terre. Après plusieurs récoltes successives ravagées par le mildiou, les irlandais n'ont plus aucune ressource pour se nourrir. Un hiver très froid empêchant tout travail extérieur aggrave encore un peu plus la situation. Très vite, les maladies apparaissent : typhus, dysenterie, scorbut, épidémie de choléra. A défaut de pouvoir payer leurs tributs à leurs riches propriétaires, les métayers se retrouvent chassés de leurs terres. Que faire sans nourriture, sans bien, sans travail, sans foyer ? Beaucoup pensent que la seule solution consiste à émigrer aux Amériques.

L'étoile des mers est le nom de l'un de ces navires vétustes qui traverseront les 5 000 kilomètres de l'océan Atlantique pour rejoindre la destination de New York. On appelle ces navires des bateaux cercueils car un grand nombre de passagers sont dans un tel état de faiblesse qu'ils ne survivent pas à la traversée. L'étoile des mers ne fera pas exception à la règle.

A bord, une quinzaine de privilégiés se partagent les cabines de 1er classe, tandis que les 402 passagers ordinaires essayent de survivre dans des conditions déplorables à l'entrepont. Parmi eux, un homme étrange erre chaque nuit sur le navire. Qui est-il ? Quels sont ses funestes projets ? David Merridith, un aristocrate sans le sou, ignore encore que ses jours sont désormais comptés.

Joseph O'Connor nous parle du pays de la famine à travers le passé et la destinée des passagers du navire, tout en mêlant à cette fiction de vraies lettres d'immigrés irlandais, des articles de presse, des chansons du peuple. Plus qu'une traversée de l'océan, l'auteur nous convie au voyage en plein cœur d'une des plus grandes tragédies du peuple irlandais : la famine, qui dépasse aussi largement le cadre de l'Irlande de par sa présence actuelle dans d'autres parties du monde.

Quelques chiffres résumeront à eux seuls l'ampleur du désastre: sur les huit millions d'habitants irlandais en 1845, un million et demi seront morts en 1850 et un autre million d'habitants auront émigré. Rien qu'aux États-Unis, plus de 40 millions de personnes sont d'ascendance irlandaise.

[p.376] Il n'y a pas de mots pour décrire l'étrange aspect des enfants de la famine. Jamais je n'ai vu de regard aussi brillant, aussi bleu, aussi clair, fixer le vide avec une telle constance. Je n'étais pas loin d'imaginer que les anges de Dieu avaient été envoyés pour dessiller les yeux de ces petites créatures patientes qui se mourraient et leur révéler les béatitudes d'un autre monde. Elihu Burritt, Journal d'une visite de trois jours à Skibbereen, 1847.

[p.155] Mulvey se mit à réfléchir à une évidence qui tourna bientôt à l'idée fixe. Tout le monde admirait les chanteurs ; ils étaient à la fois mémorialistes, chroniqueurs, garants de la tradition, biographes. Dans un pays où presque personne ne savait lire, ils étaient les hérauts du passé, de véritables livres ambulants. (...) Mulvey avait parfois l'impression que, s'ils n'avaient pas été là, personne ne se souviendrait de rien, et quelque chose dont on n'a pas le souvenir n'a pas vraiment eu lieu. Un chanteur faisait partie de la même famille que la guérisseur, le rebouteux, la sage-femme capable de soulager les douleurs à l'aide de potions secrètes, ou le bohémien qui domptait les chevaux rien qu'en leur parlant. Quant aux compositeurs, ils étaient vénérés. (...) Une nouvelle ballade était accueillie avec autant de joie qu'une bonne moisson. Et si la complainte était particulièrement bonne, elle était saluée à l'instar d'une naissance. (...) Insulter un compositeur portait malheur. On les craignait autant que des magiciens ; si vous les mettiez en colère, vous pouviez vous retrouver dans une chanson et l'on se moquerait de vous pour l'éternité même si l'on ne se souvenait plus de la raison.

Editions 10-18, Collection Domaine étranger, ISBN 2264046740, 11/2007, 569 pages
Traduction : Pierrick Masquart - Gérard Meudal - Marie-Thérèse Carton-Piéron

Par Sentinelle - Publié dans : Littérature irlandaise
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Samedi 15 mars 2008 6 15 /03 /Mars /2008 17:13

A_l_irlandaise.jpg Joseph O'Connor est un auteur que j'avais envie de découvrir depuis quelques mois déjà.
J'ai donc décidé de me plonger dans trois de ses romans pour me faire une idée de son univers : A l'irlandaise, L'Etoile des mers et Redemption Falls.

De manière totalement subjective, j'ai commencé par lire le roman qui me semblait le moins ambitieux des trois : A l'irlandaise. Histoire de l'accompagner crescendo dans ses écrits qui me semblent bonifier avec le temps.

 A l'irlandaise raconte l'histoire d'un homme, Billy Sweeney, qui adresse une longue lettre sous forme de journal intime à sa fille violée et agressée sauvagement dans une station-service et qui se retrouve plongée dans le coma depuis lors.

Les agresseurs de sa fille seront tous inculpés et jugés sauf un, Donal Quinn, qui a réussi à prendre la fuite.

 Billy Sweeney a peur de mourir avant que sa fille revienne du coma, il veut lui expliquer pourquoi il a décidé de se faire justice lui-même en devenant un chasseur à son tour.

Son seul objectif actuel, le seul encore qui le retienne à la vie est celui de tuer Donal Quinn.

 Cette longue confession lui servira également de prétexte pour revenir sur sa vie, et plus particulièrement sur sa première rencontre avec celle qui deviendra la maman de sa fille, sur leur première séparation lorsque jeune fille, celle-ci tomba enceinte d'un autre jeune homme dont nous ne connaîtrons l'identité qu'à la fin du roman. Il reviendra également sur l'échec de son couple des années plus tard, ses années d'alcoolisme, les affres du divorce.

Cette partie n'est pas franchement celle qui m'a le plus emballée. On a l'impression d'avoir déjà vu/lu des milliers de fois ce genre d'histoire pour que celle-ci ne vous touche plus que modérément.

Mais je me suis accrochée et j'ai bien fait car la deuxième partie est nettement plus emballante et émouvante : celle où Billy finit pas mettre la main sur Donal Quinn et décide de l'enfermer plus qu'amoché dans sa volière à l'arrière de sa maison.

Sans dévoiler les retournements de situation, une étrange relation finira par se nouer entre les deux.

Au final, le thème de la vengeance, de la rédemption et du pardon seront traités avec brio.

Joseph O'Connor semble nous dire qu'il y a bien plus de victimes que de coupables dans cette Irlande où la violence, la drogue, la criminalité, les règlements de comptes et le chômage semblent être le quotidien de nombreux laissés pour compte.

Certaines âmes sensibles s'abstenir.

Après un début qui semblait peu prometteur, je suis donc plus que satisfaite après la lecture de mon premier roman de l'auteur et suis impatiente d'entamer son roman suivant sur ma liste : L'Etoile des mers.


Editions Robert Laffont, ISBN 2221108426, 01/2007, 595 pages
Traduction : Isabelle-D Philippe

Par Sentinelle - Publié dans : Littérature irlandaise
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Samedi 15 mars 2008 6 15 /03 /Mars /2008 12:02

AupresDeMoiToujours.jpg Quatrième de couverture

Jadis, Kath, Ruth et Tommy ont été élèves à Hailsham ; une école idyllique, nichée dans la campagne anglaise, où les enfants étaient protégés du monde extérieur et élevés dans l'idée qu'ils étaient des êtres à part, que leur bien-être personnel était essentiel, non seulement pour eux-mêmes, mais pour la société dans laquelle ils entreraient un jour. Mais pour quelle raison les avait-on réunis là ?

Bien des années plus tard, Kath s'autorise enfin à céder aux appels de la mémoire et tente de trouver un sens à leur passé commun. Une histoire d'une extraordinaire puissance, au fil de laquelle Kath, Ruth et Tommy prennent peu à peu conscience que leur enfance apparemment heureuse n'a cessé de les hanter, au point de frelater leurs vies d'adultes.

De l'auteur, j'ai lu Quand nous étions orphelins et j'ai visionné l'adaptation cinématographique de son roman Les vestiges du jour. Quand nous étions orphelins ne m'avait pas enthousiasmée à l'époque : les thèmes abordés étant intéressants mais l'ensemble manquait de cohérence.

Auprès de moi toujours est lui totalement abouti et cohérent d'un bout à l'autre. Nous retrouvons les thèmes de prédilection de l'auteur : la mémoire, la nostalgie, la recherche des origines. La plus grande étrangeté qui se dégage de ce roman est l'acceptation complète de l'inéluctabilité du destin, l'absence totale de révoltes, les personnages ne songeant jamais à modifier le cours de leur existence en sortant du cadre prédéfini de leur vie. Cette résignation tranquille m'a beaucoup touchée.

[p.433]
Il eut un rire et m'entoura de son bras, bien que nous soyons assis côté à côté.
Puis il dit : «Je pense toujours à cette rivière quelque part, avec cette eau qui coule vraiment vite.
Et tous ces gens dans l'eau, qui essaient de se raccrocher les uns aux autres, qui s'accrochent aussi fort qu'ils peuvent, mais à la fin c'est trop difficile.
Le courant est trop puissant.
Ils doivent lâcher prise, se laisser emporter chacun de son côté.
Je pense que c'est ce qui nous arrive, à nous.  Dommage, Kath, parce que nous nous sommes aimés toute la vie. Mais à la fin, nous ne pouvons pas rester ensemble pour toujours».


Editions des Deux Terres, ISBN 2848930195, 03/2006, 440 pages
Traduction : Anne Rabinovitch

Par Sentinelle - Publié dans : Littérature anglo-saxonne
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